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Karl Marx et la dialectique des émancipations (par Henri Pena-Ruiz)

Conférence du 26 mai 2018 par Henri Pena-Ruiz
professeur honoraire de Première supérieure (khâgne), maître de conférences à l’IEP de Paris

À la mémoire d’André Tosel

À la fin de sa vie, précaire et brève (65 ans), Marx déclare ne pas être marxiste. Il s’en prend ainsi au dogmatisme naissant de certains de ses disciples zélés. Une telle remarque n’a rien d’anecdotique, car elle est en phase avec toute l’œuvre de Marx, tant sur le plan de la méthode que sur celui de la définition du projet de refondation économique sociale, et politique.

Henri Pena-Ruiz

Nulle définition de la société idéale, nulle conception dogmatique et téléologique de la révolution, nulle programmation des modalités de collectivisation des moyens de production ne sont dictées. Marx écrit que le communisme n’est pas un état idéal tout fait à substituer à la société actuelle, mais le mouvement même de transformation de la société (L’Idéologie Allemande). Il écarte ainsi toute approche totalitaire qui prétend substituer au lieu de faire advenir. À Vera Zassoulitch qui lui demande si le mir, propriété communale traditionnelle russe, pourrait être conservé et assumé par la révolution communiste, il répond affirmativement.

Si Marx insiste sur la dialectique des émancipations ce n’est pas pour disqualifier la définition juridique des droits de l’homme, mais pour montrer les limites de tout registre d’émancipation séparé, quand son formalisme vire à l’hypocrisie. La liberté d’un chômeur en fin de droits est nulle au regard du contrat de travail proposé-imposé.

Penseur du premier âge du capitalisme dépourvu de lois sociales, Marx l’est par là même du troisième âge, qui se rêve comme celui de la dérégulation générale, marquée par l’externalisation des coûts écologiques, humains, et sociaux de la frénésie de profit et de compétitivité. Une dérégulation préoccupante au regard du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles mais aussi d’une humanité minée par des écarts de fortune abyssaux, du fait d’un système « qui produit la richesse en créant la misère » (Victor Hugo in Melancholia, Les Contemplations).

Premier penseur écologiste, Marx ose écrire que le communisme est un naturalisme achevé (Manuscrits de 1844). Dans Le Capital il souligne que le capitalisme épuise la terre en même temps que le travailleur. Et s’il juge la sylviculture exemplaire, c’est parce que le respect des rythmes naturels y est incontournable, donc incompatible avec la soif de profit immédiat qui régit la propriété privée des moyens de production. Rien à voir, donc, avec le productivisme inhumain du stalinisme avec ou sans Staline (le désastre de la Mer d’Aral, l’imposture Lyssenko, le mythe stakhanoviste, l’irresponsabilité de la construction de Tchernobyl). Quant à l’appropriation collective des moyens de production, Marx la conçoit comme une libre association de producteurs et non comme le diktat d’un « Gosplan » de technocrates dotés des privilèges d’un Etat-Parti.

Pour saisir véritablement la pensée de Marx il faut bien sûr cesser d’ignorer son œuvre réelle en croyant s’en faire une idée à partir de sa caricature stalinienne. La sempiternelle objection qui lui est adressée en raison d’un tel amalgame ne mérite sans doute pas plus de crédit que celui qu’accordent les chrétiens à l’invalidation du christianisme par l’invocation des bûchers de l’Inquisition. Confondre a priori n’est pas penser. On sait que l’idéologie dominante, celle du néo-libéralisme, se meut dans une herméneutique discriminatoire, qui restaure le supplément d’âme d’un monde sans âme, la charité en lieu et place de la solidarité redistributive, la fatalisation du monde comme il va, et qui serait un horizon indépassable. « There is no alternative » (Margaret Thatcher).

En montrant que le libre-échange consacre des rapports de forces qui souvent vident de leur sens les conquêtes du droit, Marx s’est fait visionnaire de la mondialisation capitaliste, pudiquement rebaptisée mondialisation néo-libérale (Discours sur le libre- échange). Il nous aide ainsi, par-delà les caricatures de son projet d’émancipation, à ne pas être dupes.

 

n°2017 111 4« S’assimiler à Dieu dans la mesure du possible » (Théétète 176b) : un impératif platonicien dans son interprétation en philosophie islamique

Séance du 18 novembre 2017
Exposé : Christian Jambet
Discussion : Anne Baudart, Bernard Bourgeois, Alain Chauve, Didier Deleule, Alexandre Foucher, Hervé Fradet, Hélène Politis.
Voir le résumé et la photo à la rubrique Conférences.
Édité par Vrin.

Programme des conférences 2018-2019

Programme des conférences régulières pour 2018-2019

  • 17 novembre 2018 : Séance collective prévue à propos de l’édition des œuvres complètes de Descartes. Séance organisée par Denis Kambouchner autour des Tomes I et IV : œuvres de jeunesse et Méditations Métaphysiques, qui doivent paraître prochainement.
  • 19 janvier 2019 : Michaël Foëssel (titre à préciser)
  • 16 mars 2019 : Pierre Pellegrin (id)
  • 25 mai 2019 : Annie Ibrahim (id)

Bureau : élection complémentaire du 17 mars 2018

À la suite de la modification des statuts adoptée par l’Assemblée Générale du 17 mars 2018 et de l’élection à laquelle a procédé le CA à l’issue de cette AG, le bureau comprend  désormais :

Président : Didier Deleule (page web)
Premier vice-président : Catherine Kintzler (page web)
Second vice-président : Jean-Michel Muglioni
Troisième vice-président : Denis Kambouchner (page web)
Secrétaire générale : Anne Baudart
Secrétaire générale adjointe : Cécile Loisel
Trésorier : Gérard Jorland (page web)
Responsable des relations internationales : Emmanuel Picavet (page web)

Président d’honneur : Bernard Bourgeois

 

Plaidoyer en faveur de l’essentialisme (par Claudine Tiercelin)

Conférence du 17 mars 2018 par Claudine Tiercelin,
professeur au Collège de France, membre de l’Institut

L’essentialisme a généralement mauvaise presse : quand ce n’est pas pour des raisons purement idéologiques, on l’associe le plus souvent à un aristotélisme substantialiste dépassé, à une époque révolue où la métaphysique était considérée comme la reine des sciences, ou encore à une attitude foncièrement hostile à la science et peu soucieuse des découvertes, notamment, de la biologie ou de l’anthropologie.

Claudine Tiercelin

Pourtant, la fin du XXe siècle aura aussi été marquée par le regain conjoint de la métaphysique et de l’essentialisme, ce dernier prenant des formes aussi nouvelles que diverses, tant en métaphysique  qu’en philosophie des sciences.

Après quelques rappels sur cette histoire récente, on reviendra sur ce qui est au cœur des concepts d’essence et d’essentialisme, sur les problèmes qu’ils posent depuis toujours au philosophe, et l’on montrera pourquoi  et comment il est non seulement possible mais nécessaire de défendre une forme d’essentialisme étroit (ou « aliquidditisme ») selon une conception foncièrement dispositionnelle et non plus substantielle ou modale de l’essence, conformément à l’attitude scientifique et réaliste que l’on aimerait recommander en métaphysique.

Voir la page de Claudine Tiercelin sur le site du Collège de France.

Un humanisme inabouti. Une piste perdue, le repérage de la conscience de soi en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle (Karl-Philipp Moritz) et son effacement (par G.-A. Goldschmidt)

Conférence du 20 janvier 2018 par Georges-Arthur Goldschmidt

Goethe se trompait rarement sur l’essentiel, pour preuve, il a d’emblée su reconnaître l’importance première de Karl Philipp Moritz (1756-1793), l’un des prédécesseurs méconnus de la psychanalyse. Dans sa revue Magazin zur Erfahrungseelenkunde (Magazine de psychologie par l’expérience, exactement de connaissance de l’âme), Moritz publie, c’est peut-être l’une des premières fois en Europe, en 1791 les descriptions objectives et explicatives de divers

Georges-Arthur Goldschmidt

troubles mentaux, la confession d’un étudiant homosexuel, le cas d’un paranoïaque, puis dans la même revue l’autobiographie d’un des premiers intellectuels juifs de langue allemande, Salomon Maïmon et surtout de nombreux cas cliniques présentés de façon très moderne.

Mais Moritz fut surtout l’auteur de l’admirable Anton Reiser, en fait l’autobiographie de Moritz lui-même magnifiquement traduit en français par Georges Pauline (Arthème Fayard). Après plus d’un siècle d’oubli, il doit sa redécouverte au grand germaniste français Robert Minder. Anton Reiser, le plus puissant des romans de formation du XVIIIe siècle allemand, on y voit un enfant se « construire » lui-même à travers la détresse, les humiliations et la misère. Il découvre les moyens de sa propre liberté à partir du piétisme dont il retient surtout le pouvoir d’auto-analyse pour arriver par ses propres moyens à la liberté de pensée telle que la concevait Kant dans son célèbre texte. Très proche de Rousseau, qu’il a bien entendu lu, il le prolonge par le travail d’auto-investigation objectif. Il fait de la subjectivité et de son analyse dans ses manifestations de la honte et de la dénégation de soi des dimensions existentielles. La précision, l’intensité et la nouveauté de la pensée de Moritz auraient pu orienter tout autrement la philosophie allemande et la rendre habitée. Fichte avait commencé à tracer cette voie mais qu’il rend totalement anonyme sous la forme d’un Ich mué en Es politique dont l’aboutissement, comme l’avait prévu Heinrich Heine dans « Religion et philosophie en Allemagne », sera l’intégration par Heidegger de la philosophie dans le crime absolu national-socialiste.

Communiqué sur l’usage de l’anglais dans l’administration de la recherche

À l’issue de la réunion du Bureau du 11 janvier 2018, le Président et le Bureau de la Société française de philosophie ont fait part de leur incompréhension et de leurs regrets après l’organisation récente, sur la base de dossiers exclusivement en anglais, du concours national des Ecoles Universitaires de Recherche, alors que le français est la langue de la République.

Dans la mesure où le français demeure une langue internationale dans la recherche, la constitution d’équipes d’experts internationaux francophones, ou capables de travailler en français pour évaluer les dossiers, est tout à fait possible et ne devrait pas être de facto écartée au profit de l’usage d’une langue étrangère comme langue administrative.

Un impératif platonicien dans son interprétation en philosophie islamique (par Christian Jambet)

« S’assimiler à Dieu dans la mesure du possible » (Théétète 176 b) : un impératif platonicien dans son interprétation en philosophie islamique

Conférence du 18 novembre 2017 par Christian Jambet

Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Salle 1

Rien n’est plus récurrent que le motif de l’assimilation à Dieu, lorsque les philosophes de l’islam déterminent quelle est la finalité de l’amour de la sagesse. Expressément légitimé par la référence au « divin Platon » considéré comme le « guide des philosophes », ce motif est lié à la thématique de l’évasion loin du monde inférieur. Il est inévitablement placé dans une perspective où l’unification avec le Principe divin doit faire face aux données

Christian Jambet

élémentaires de la religion de l’islam, ce qui en modifie considérablement la nature et la portée. Unification, assimilation, ressemblance entre l’homme parfait, idéal de la philosophie et son modèle divin, ascension et purification éthique, préparant la complète réalisation du bonheur par la science et la connaissance divine, telles sont les thématiques par lesquelles est pensée la seule forme de libération de l’homme hors de sa condition servile. Nous présenterons quelques-uns des aspects de cette configuration de la philosophie islamique, en nous appuyant principalement sur les œuvres de deux philosophes majeurs, le sunnite Shihâb al-Dîn Yahyâ Sohravardî (m. 1191) et le shî’ite Mullâ Sadrâ Shîrâzî (m. 1640).

Christian Jambet est Directeur d’études
à l’École pratique des Hautes Études (Section des sciences religieuses), chaire : Philosophie en islam.

Conférence et discussion publiées dans le Bulletin 2017 111 4.

n°2017 111 1Spinoza : l’énigme ?

Séance du 21 janvier 2017
Exposé : Elhanan Yakira
suivi de : Elhanan Yakira et la « cause de la philosophie » par Edith Fuchs
Discussion : Philippe Casadebaig, Georges Chapouthier, Sylvie Coirault-Neuburger, Didier Deleule, Denis Kambouchner, Claudine Wilfert, Yves Charles Zarka.
Voir le résumé et la photo à la rubrique Conférences.
Edité par Vrin.

Décès de Robert Damien

C’est avec une grande émotion que nous apprenons le décès de Robert Damien, survenu le 26 octobre 2017.

En 2014 la Bibliothèque nationale lui a consacré une journée d’étude récemment publiée, centrée sur le concept d’autorité que son œuvre parcourt en l’articulant à la « matrice bibliothécaire », depuis Bibliothèque et État. Naissance d’une raison politique dans la France du XVIIe siècle (PUF, 1995) jusqu’à l’ouvrage magistral de 2013 Eloge de l’autorité. Généalogie d’une (dé)raison politique (Armand colin), en passant par La grâce de l’auteur, essai sur la représentation d’une institution politique : l’exemple de la bibliothèque publique (Encre marine, 2001), et Le conseiller du Prince de Machiavel à nos jours (PUF, 2003).

Robert Damien fut rugbyman et entraîneur de l’équipe de rugby de Lons-le-Saunier. Il a toujours conservé dans tous les aspects de son activité les manières d’un gentleman pour lequel la force est une grâce qui se cultive et dont il faut être digne. Sa réflexion a abordé des domaines multiples dont on peut se faire une idée en consultant la liste des nombreux articles accessibles sur le site Cairn.

Dans un bel article en ligne sur Le Carnet du Sophiapol, Philippe Combessie lui rend hommage et parle justement de cet « inimitable mélange de bienveillance et d’exigence envers autrui qui le caractérisait ».

Robert Damien a donné en 2010 une conférence à la Société française de philosophie « Proudhon, propositions pour une nouvelle lecture« , publiée dans le numéro 2010 104 2 du Bulletin.