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n°2019 113 2Le monde sans nous. Réflexions sur le réalisme des Modernes

Séance du 16 mars 2019
Exposé : Philippe Hamou
Discussion : Bernard Bourgeois, Geneviève Brykman, Philippe Casadebaig, Alain Chauve, Laurent Jaffro, Denis Kambouchner, Florian Laguens, Michel Malherbe, Jean-Michel Salanskis, Joël Wilfert.
Voir le résumé et photo à la rubrique Conférences.
Edité par Vrin.

Hommage à Christiane Menasseyre du 16 novembre 2019

Le 16 novembre 2019, la séance de la Société a été ouverte par un bref hommage à Christiane Menasseyre.

Présentation par Denis Kambouchner

Christiane Menasseyre est décédée le 29 juillet dernier d’un malaise cardiaque. Inspectrice générale honoraire de philosophie, doyenne honoraire du groupe de philosophie, elle avait assuré durant de longues années le secrétariat général de la Société française de philosophie, particulièrement auprès de notre président d’honneur Bernard Bourgeois. Lourde tâche dont elle s’acquittait avec le très grand soin qu’elle apportait à toutes choses, nonobstant par ailleurs de très importantes responsabilités institutionnelles. Nous la revoyons tous ici même il y a quelques mois, irréductiblement fidèle et présente malgré les grandes épreuves familiales et les soucis de santé qu’elle avait traversés. Nous saluons parmi nous sa fille Anne-Sophie, elle-même professeur de philosophie.

Comme professeur de classes terminales puis de classes préparatoires, puis comme inspectrice générale, Christiane Menasseyre a formé, conseillé, encouragé, secouru lorsqu’il en était besoin, des générations de professeurs. Au sein de notre société, elle représentait et assumait l’une de ses plus importantes missions, celle d’assurer le lien trop souvent distendu entre les divers corps enseignants de philosophie – professeurs de lycée, de classes préparatoires, enseignants-chercheurs en poste à l’université.

Personnalité exceptionnelle, par son autorité naturelle doublée d’une très grande sollicitude, par sa culture qui n’était pas que classique, par cette passion de la raison qu’exprimaient son action comme sa parole, Christiane Menasseyre n’était pas seulement une figure au sein de ce que nous pouvons appeler l’institution philosophique française : elle incarnait cette institution.

Pour parler d’elle, je donne la parole à Catherine Kintzler, puis à Jacques Doly.

Interventions téléchargeables :

Catherine Kintzler, À la mémoire de Christiane Menasseyre.

Jacques Doly, Hommage à Christiane Menasseyre.

 

 

Sur le projet de réforme du CAPES (déc. 2019)

Communiqué sur le projet de réforme du CAPES
6 décembre 2019

Le Bureau de la Société Française de Philosophie a pris connaissance avec inquiétude et consternation du projet de réforme du CAPES actuellement prévue pour la session 2022.

Ce projet articule étroitement les épreuves du CAPES à un master MEEF(1) rénové, dont la structure n’est pas actuellement précisée. La vérification des compétences académiques (disciplinaires) ne ferait plus l’objet que d’une épreuve écrite sur deux, et, pour partie, d’une épreuve orale sur deux. La seconde épreuve écrite serait consacrée à la présentation d’une séquence d’enseignement, la seconde épreuve orale à un entretien à caractère professionnel fortement axé sur la déontologie.

Ce dispositif appelle plusieurs remarques :

1. La maîtrise réelle des savoirs à enseigner est destinée à demeurer la condition première de tout enseignement efficace. Sa vérification exige des épreuves diversifiées, faisant suite à une préparation longue et intensive. Diminuer nettement le poids des épreuves relatives à ces savoirs dans le dispositif de recrutement reviendrait à compromettre l’investissement des candidats dans la préparation correspondante, ce qui ne pourrait manquer de retentir sur la qualité des enseignements.

2. En philosophie comme dans d’autres disciplines, de nombreux étudiants se présentent au CAPES sur la base d’un master préparé dans les départements universitaires. Or, ces épreuves à caractère professionnel n’auront de sens que pour des candidats ayant suivi la formation théorique et pratique dispensée dans le cadre des INSPÉ. Les candidatures au CAPES ne pouvant légalement être subordonnées à l’inscription dans un master MEEF, le dispositif proposé apparaît inadapté.

3. L’épreuve écrite à caractère professionnel est présentée de manière particulièrement navrante, comme exercice de sélection et de commentaire de ressources disponibles en ligne. Toute activité pédagogique est ainsi implicitement ramenée à « l’exploitation » de telles ressources, au mépris de ce qui constitue l’essentiel des tâches formatrices dans des matières telles que les mathématiques, les lettres ou la philosophie, comme dans nombre d’arts et techniques. La maîtrise par les professeurs de leur propre enseignement, en philosophie (où les nouveaux programmes rappellent qu’ils sont « les auteurs de leurs cours ») comme ailleurs, est directement incompatible avec cette évolution.

À l’évidence, la formation initiale et les dispositifs de recrutement et d’accompagnement des futurs professeurs du second degré sont à perfectionner. L’attractivité du métier d’enseignant doit être renforcée. Des remèdes doivent être trouvés à la crise du recrutement, très aiguë dans certaines matières. En l’état, le dispositif proposé n’apportera aucune réelle amélioration. Il apparaît plutôt de nature à préparer, sous couvert de professionnalisation de la fonction enseignante, sa déqualification généralisée.

La Société française de philosophie demande que ce dispositif soit profondément revu et que soit organisée sur l’ensemble de ces questions une discussion réellement ouverte.

1 – MEEF : métiers de l’éducation, de l’enseignement et de la formation.

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« Quelle place pour les données dans le raisonnement scientifique ? » (par Anouk Barberousse)

Conférence du 16 novembre 2019 par Anouk  Barberousse par Anouk Barberousse, professeur de philosophie des sciences à Sorbonne Université (Paris)

« Quelle place pour les données dans le raisonnement scientifique ? »

Anouk Barberousse

Les théories philosophiques du raisonnement scientifique mettent traditionnellement l’accent sur le rapport de confirmation entre données et hypothèses. Ce faisant, elles assimilent volontiers les données à des énoncés, de sorte à pouvoir statuer sur leurs rapports logiques ou probabilistes aux hypothèses. Une telle assimilation ne rend justice ni à la diversité des données prises en considération aujourd’hui dans les sciences, ni aux modalités de leur traitement informatique.

Le but de l’exposé est de prendre au sérieux la nature des données scientifiques contemporaines et d’étudier quelles transformations elles font subir au raisonnement scientifique. Que peut-on appeler « raisonner » lorsque les corpus de données sont non seulement numériques, mais gigantesques ? Quand les données s’accompagnent de mesures d’incertitude ? Quand elles proviennent de simulations numériques et non d’interactions physiques avec un instrument de détection ou de mesure ? L’avalanche actuelle des données semble rendre caduques les formes traditionnelles de raisonnement scientifique ; pourtant c’est bien à partir des données que sont établis les faits que l’on peut chercher à expliquer par des hypothèses et des théories. Le chemin des données aux hypothèses est plus long que le supposent les approches classiques du raisonnement scientifique ; il faut évaluer leur crédibilité, les incertitudes qui leur sont associées ; il faut parfois les compléter à l’aide de modèles des phénomènes étudiés. Les modèles sont introduits non seulement dans les raisonnements qui vont des données aux hypothèses, mais également dans ceux qui permettent de rendre les données scientifiquement acceptables. C’est dans le dialogue entre données et modèles que se construisent aujourd’hui les raisonnements scientifiques, à l’aide des ordinateurs. Cela ne signifie cependant pas que le contrôle intellectuel exercé par l’esprit humain soit devenu superflu.

Programme des conférences 2019-2020

Programme des conférences régulières 2019-2020

16 novembre 2019 : Anouk Barberousse (Sorbonne université) « Quelle place pour les données dans le raisonnement scientifique ?« 

18 janvier 2020 : Robert Pasnau (Univ. du Colorado) « Avant l’épistémologie. La quête prémoderne du savoir parfait« 

21 mars 2020 : Bruno Karsenti (EHESS) « Religion, politique et idéologie. Un regard de philosophie des sciences sociales »

23 mai 2020 : Souleymane Bachir Diagne (Columbia) « De l’universalisme »

« Matérialisme et métaphysique : Diderot, Maupertuis, Dom Deschamps » (par Annie Ibrahim)

Conférence du 25 mai 2019 par Annie Ibrahim, professeur honoraire de Première supérieure (khâgne), ancienne directrice de programme au Collège international de Philosophie.

Annie Ibrahim

Nombreux sont les matérialismes qui ne se sont pas tournés vers la métaphysique pour y chercher leur principe ou leur fondement. Bien plus, ils l’ont rejetée, considérant qu’elle n’allait pas sans l’aveu d’un dualisme entre matériel et spirituel, d’une puissance créatrice transcendante et d’une croyance en la finalité de l’ordre.

Si l’on peut reprocher aux métaphysiciens d’avoir réduit l’affirmation de l’existence de la matière et de sa puissance de production à un physicalisme, les matérialistes, eux, ont assimilé leur réprobation de la métaphysique à un refus de l’onto-théologie.

Faut-il dès lors redéfinir et le matérialisme et la métaphysique pour saisir le gain théorique et pratique effectué par un régime de pensée qui construit leur improbable association ? En un lieu et en un temps circonscrits par le Siècle des Lumières françaises, des philosophes acquis au matérialisme sont des témoins privilégiés de cette tentative. Diderot la revendique dès l’article « Métaphysique » de l’Encyclopédie : 

« C’est la science des raisons des choses. Tout a sa métaphysique et sa pratique ; la pratique, sans la raison de la pratique, et la raison sans l’exercice ne forment qu’une science imparfaite. Interrogez un peintre, un poète, un musicien, un géomètre, et vous le forcerez à rendre compte de ses opérations, c’est-à-dire à en venir à la métaphysique de son art. […] Il n’y a guère que ceux qui n’ont pas assez de pénétration qui en disent du mal ». Cela à condition d’une redéfinition qui renie la « science méprisable » des abstractions vides et décide de la considérer sous « son vrai point de vue ».

Des Pensées philosophiques (1746) à l’Histoire des Deux Indes (1780) se développent une théorie de la genèse et de l’organisation du vivant, une morale et une politique matérialistes tributaires de l’hypothèse métaphysique de la sensibilité universelle de la matière.

Autour de son dialogue avec Diderot, Maupertuis, de la Vénus physique (1745) à l’Essai de philosophie morale (1751) et l’Essai sur la formation des corps organisés (1754), dessine dans les marges de l’Histoire Naturelle de Buffon un absolu continuisme et un vitalisme organiciste qui confinent à un antispécisme.

Dans l’éloge modéré qu’il fait de ce même Maupertuis, le considérant comme une « demi-lumière », Dom Deschamps, des Lettres sur l’esprit du siècle (1769) au Vrai système ou le Mot de l’énigme métaphysique et morale (1770), indique qu’ « il faut entièrement nettoyer la place » et revendique une métaphysique de la désappropriation radicale, tant au plan des êtres naturels que de l’état social.

Gain théorique et pratique : pour en rendre raison, je réfléchirai à l’efficace d’une intervention de la métaphysique dans le matérialisme, relativement à deux hypothèses : celle de Diderot et Maupertuis — un anti-finalisme athée radical, une matière toujours déjà vivante, sensible et percevante — et celle de Dom Deschamps — le Tout sans rapport ou l’Un ou le Rien et un communisme naturaliste — sur le fond d’une « dialectique » entre le possible, le nécessaire et l’aléatoire.

Comme on sait, l’esprit des Lumières s’accomplit dans une pensée critique ; critique des préjugés, des superstitions, des religions, de l’autorité des pouvoirs, de l’inégalité… Cependant, la critique et la crise ont en partage une commune étymologie. Il faudra comprendre comment et pourquoi l’association du matérialisme et de la métaphysique suscite l’idée d’une crise de la critique et encourage aux plans épistémologique, moral et politique la substitution d’une pensée de la crise à celle de la critique.

38e Congrès de l’ASPLF 2020 organisé par la Société française de philosophie

Ainsi qu’une Lettre d’info l’a annoncé à nos adhérents début novembre 2018, l’assemblée générale de l’ASPLF (Association des Sociétés de philosophie de langue française), lors de son Assemblée générale tenue à Rio de Janeiro en mars 2018, a désigné la Société française de philosophie pour organiser son prochain Congrès bisannuel.

Le Congrès aura lieu du 25 au 29 août 2020 à Paris (EHESS) sur le thème « La participation. De l’ontologie aux réseaux sociaux ».

Le site internet spécialement dédié au Congrès avec les renseignements, appels à communications et inscriptions est ouvert.

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« Le monde sans nous. Réflexions sur le réalisme des modernes » (par Philippe Hamou)

Conférence du 16 mars 2019 par Philippe Hamou, professeur à l’Université Paris Nanterre : « Le monde sans nous. Réflexions sur le réalisme des modernes »

« Je pense donc que ces saveurs, odeurs, couleurs, etc., […] ne sont que de purs noms et n’ont leur siège que dans le corps sensitif, de sorte qu’une fois le vivant supprimé, toutes ces qualités sont détruites et annihilées » (Galilée, L’Essayeur)

« il y a continuellement dans notre esprit certaines images ou conceptions des choses hors de nous, à tel point que si un homme était vivant et que tout le reste du monde fût anéanti, il n’en conserverait pas moins l’image, et l’image de toutes les choses qu’il avait vues et perçues auparavant en lui » (Hobbes, Eléments de la Loi Naturelle, I.8, p. 2)

 

Philippe Hamou

Deux expériences de pensée « annihilatoires » réciproques tissent pour les modernes les rapports d’exclusion mutuelle de la perception et du monde. La première, illustrée dans la fameuse hypothèse qui ouvre le De Corpore de Thomas Hobbes, suppose le soudain anéantissement du monde matériel, et sert à manifester l’indépendance logique de l’ordre des représentations mentales, l’ordre du monde en tant que monde pensé. L’autre, sans cesse reprise au XVIIe siècle, depuis Galilée jusqu’à Locke, spécule sur la suppression des êtres sensitifs et perceptifs afin de donner corps à l’intuition d’un monde matériel « en soi », dépouillé du vêtement de qualités sensibles, ou « secondes », que lui imposent nos perceptions. Ces deux expériences, ou ces deux fables, sont étroitement nouées dans la pensée des modernes, ou dans ce qu’on pourrait appeler leur « imaginaire métaphysique ». Elles affirment en substance que nous pouvons abstraire notre représentation des choses hors de nous, et, réciproquement, que nous pouvons abstraire les choses hors de nous de notre représentation. Contestée par Berkeley dans les Principes de la Connaissance Humaine, cette double inférence n’en définit pas moins une postulation commune pour beaucoup d’auteurs de l’âge classique. De Galilée à Descartes, Hobbes et Mersenne, de Boyle et Newton à Locke, et Addison, elle a reçu des expressions multiples, parfois discordantes dans leurs intentions mais qui, malgré cette diversité, définissent un schème de pensée « réaliste » commun très caractéristique de la science et de la philosophie des premiers temps modernes. Notre propos ici sera de restituer la signification et l’importance de ce schème de pensée, en tentant notamment de le soustraire au prisme kantien qui a longtemps dominé nos lectures de l’événement métaphysique que fut l’invention de la science moderne.

Bulletin publié 2019 113 2.

Didier Deleule

Notre ami Didier Deleule, président de la Société française de philosophie de 2009 à 2018, nous a quittés le 6 février 2019. Un hommage lui sera rendu lors de la séance du 25 mai 2019 et la Société organisera ultérieurement une séance consacrée à son œuvre. Les textes seront publiés.

Lire la biographie de Didier Deleule par Emmanuel Picavet.

Didier Deleule, brève biographie par Emmanuel Picavet

Notre ami Didier Deleule, président de la Société française de philosophie de 2009 à 2018, nous a quittés le 6 février 2019. Un hommage lui sera rendu lors de la séance du 25 mai 2019 et la Société organisera ultérieurement une séance consacrée à son œuvre. Les textes seront publiés.

Didier Deleule, par Emmanuel Picavet

Nous avons appris avec une grande tristesse, la disparition (le 6 février 2019), en paix et entouré des siens, du professeur Didier Deleule, qui fut de 2009 à 2018 le président de la Société française de philosophie. Didier Deleule était également membre (depuis 2008) du Comité directeur de la Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie. 

Didier Deleule

Né en 1941, agrégé de philosophie en 1966, il soutint en 1979 sa thèse (publiée ensuite chez Aubier et traduite en italien), Hume et la naissance du libéralisme économique, à l’université Paris X Nanterre. Enseignant dans les lycées de Suresnes et de Besançon, moniteur à la Sorbonne (1964-1966) et chargé de cours à la Faculté des Lettres de Besançon, il devint maître-assistant dans cette Faculté puis, en 1981, professeur à l’Université de Rennes I et enfin, à partir de 1984, professeur à l’Université Paris X Nanterre. Ses contributions à la philosophie des sciences humaines, à la philosophie économique et à la philosophie politique sont importantes, tout comme ses contributions à l’histoire de la philosophie dans le champ de la pensée anglaise classique. Grand connaisseur de Hume et d’autres figures de la pensée britannique, Didier Deleule a publié de très nombreux travaux qui offrent autant de points de référence à de nombreux autres chercheurs. Traducteur et éditeur de F. Bacon, Berkeley et Hume, et aussi de lettres de Diogène et Cratès pour un volume sur le scepticisme ancien, Didier Deleule a consacré des études thématiques à ses grands auteurs de prédilection (mentionnons encore Francis Bacon et la réforme du savoir, Paris, Hermann, 2010), mais aussi à la psychologie (La psychologie, mythe scientifique, Paris, Robert Laffont, 1969) à l’économie et à la sociologie, au corps, à la contemplation esthétique ainsi qu’au sport (mentionnons son ouvrage destiné au jeune public, Football. Que nous apprend-il de notre vie sociale ? Paris, Gallimard, 2008).

Au fil d’une carrière universitaire intense et exceptionnellement fructueuse, Didier Deleule aura assumé avec la plus grande exigence un très grand nombre de fonctions, et mené à bien des missions importantes, dans les établissements où il eut des responsabilités mais aussi au plan régional (Société franc-comtoise de Philosophie, Société bretonne de Philosophie), au plan national (comme président de commission au jury de l’Agrégation de philosophie, comme président de la section de Philosophie du Conseil national des universités et – à partir de 2009 – à la direction de la Société française de philosophie) et dans les instances internationales (Comité directeur de la FISP, charges de professeur invité aux universités de Rio de Janeiro, Bologne ou encore Kairouan). 

Très impliqué dans le monde de l’édition scientifique et dans la vie des revues (telles que Philosophiques, Les Cahiers philosophiquesRevue des sciences et techniques des activités physiques et sportivesCités – parmi d’autres – et bien sûr à la tête de la Revue de Métaphysique et de Morale à partir de 2009), Didier Deleule s’est montré, jusqu’aux derniers jours, et malgré la fatigue de la lutte contre la maladie, très attentif à la vie intellectuelle de son temps. Son enthousiasme pour le monde des études, sa fidélité aux missions de la philosophia perennis et sa générosité en amitié laissent un grand vide dans le cœur des collègues, des amis, des lecteurs, des anciens élèves ou étudiants qui ont bénéficié de sa présence et de ses lumières. Leur détermination à honorer sa mémoire et son œuvre n’en est que plus grande. Sa gentillesse et son attention aux autres auront marqué ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, notamment dans les instances de la Société française de philosophie, dans le travail conjoint avec l’ASPLF et au Comité directeur de la FISP – institutions auxquelles il était particulièrement attaché.  

Didier Deleule fut créé Chevalier des Arts et Lettres (janvier 1989) et Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques (promotion du 14 juillet 2004). Un recueil composé en son hommage lui a été offert par ses collègues en 2010 (Comment peut-on être sceptique? dir., Hélène L’Heuillet et Michèle Cohen-Halimi, Paris, Honoré Champion). 

« Le monde : impératif ou donné ? » (par Michaël Fœssel)

Conférence du 19 janvier 2019 : « Le monde : impératif ou donné ? » par Michaël Fœssel, professeur de philosophie à l’École polytechnique

De nos jours, la question du monde se pose à l’aune de sa disparition prochaine. Le réchauffement climatique, la crise écologique, plus rarement la prolifération nucléaire ont ramené sur le devant de la scène des scénarios apocalyptiques que l’on pensait réservés à des temps religieux. Mais

Michaël Fœssel

qu’est-ce que le monde pour que nous tenions à sa perpétuation ? Cette question, la philosophie l’a abordée soit en construisant un concept normatif et rationnel de monde (comme ordre, cosmos, Nature), soit en l’envisageant sur un mode descriptif et sensible (comme l’horizon de tout apparaître singulier). Le monde désigne ou bien une idée à laquelle il faut soumettre les assemblages empiriques menacés de sombrer dans le chaos, ou bien cet assemblage empirique lui-même en tant qu’il est déjà lié par un certain ordre. Cette conférence propose de sortir de l’alternative entre le monde comme « norme » et le monde comme « donné ». En adoptant une perspective résolument transcendantale, on essaiera de montrer comment la normativité du monde sourd de son apparaître et comment, réciproquement, le phénomène du monde est, comme tel, doué d’un type singulier de normativité. La formule du sens commun selon laquelle « il faut de tout pour faire un monde » servira de fil conducteur. Elle vaut à la fois comme indication sur la dimension indissociablement descriptive et normative de ce concept, et comme avertissement sur les écueils liés à ce concept trop souvent identifié à celui de « totalité ». Si le monde est une norme, celle-ci ne se laisse pas entièrement exprimer dans le langage métaphysique de l’idéalité. De Kant à la phénoménologie, dans un cadre que l’on dirait aujourd’hui « corrélationniste », le monde se présente sous la figure paradoxale d’une transcendance qui n’a pas d’autre site que le sensible.  Bien plus que comme nature, vie ou réel, c’est à ce titre qu’il mérité d’être préservé, c’est-à-dire institué.

 

Conférence et discussion publiées Bulletin 2019 113 1

Gérard Jorland, la vie dans les livres, par Roger-Pol Droit

La Société remercie vivement l’auteur Roger-Pol Droit et Le Monde pour leur aimable autorisation de reprise du texte suivant paru dans Le Monde du 21 décembre 20181

La dernière fois que je l’ai rencontré, il y a deux ou trois ans, c’était par hasard, à Paris, boulevard du Montparnasse. Pas loin de chez lui, il scrutait la vitrine d’une librairie avec gourmandise. Gérard Jorland avait en effet, chevillés au corps, un appétit des textes et des idées, une faim de la vie, un goût des autres jamais rassasiés. J’avais retrouvé avec joie son air de faux bourru bienveillant, cousin de Bachelard aux yeux doux. Il m’avait dit les progrès de sa maladie – il ne faisait pas mystère du cancer qu’il combattait – et ceux d’un livre qu’il espérait achever – une vaste enquête sur la vision, au carrefour de l’histoire des sciences et de l’esthétique. Il cherchait à élucider les relations entre optique et création artistique, des vitraux médiévaux jusqu’aux tableaux de Léonard de Vinci et au-delà.

Ce qui l’intéressait, de livre en livre, plutôt qu’expertise unique et spécialisation exclusive, c’était les découvertes, recoupements, carrefours entre savoirs et pouvoirs, entre connaissances et actions. Ses titres et travaux, impressionnants, ne l’enfermaient ni dans un domaine ni dans une posture. Agrégé de philosophie, diplômé d’économie, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS, trésorier de la Société française de philosophie – entre autres… -, il partait néanmoins à l’aventure dès qu’une perspective nouvelle le sollicitait.

D’où le caractère disparate, en apparence, de ses principales ­publications. La série s’ouvre sur une étude magistrale des travaux d’Alexandre Koyré (La Science dans la philosophie, Gallimard, 1981) et se prolonge, trente ans plus tard, par une enquête digne de Michel Foucault, Une société à soigner. ­Hygiène et salubrité publiques en France au XIXe siècle (Gallimard, 2010). Entre-temps, le singulier parcours de ce chercheur passe notamment par l’analyse des innovations (Des technologies pour demain, qu’il dirige, Points, 1992) et par la réflexion sur les concepts économiques (Les Paradoxes du capital, Odile Jacob, 1995).

Bienveillance et amitié

« La question philosophique qui m’a toujours guidé, c’est la capacité prédictive de la science », disait-il en 2010, dans un entretien au Monde, précisant comment l’économie constituait une discipline mathématisée mais non prédictive, alors que les hygiénistes du XIXe siècle fournissaient l’exemple d’un savoir empirique incapable d’une réflexion mathématique. Ses livres se nourrissaient d’innombrables rencontres, comme en témoignent les ­titres codirigés avec Alain Berthoz sur l’empathie (Odile Jacob, 2004), avec Boris Cyrulnik sur la résilience (Odile Jacob, 2012). Il convient d’y ajouter tous ceux dont il fut l’éditeur, d’abord chez Hachette puis, durant de longues années, chez Odile Jacob. Les très nombreux ouvrages qu’il a relus et améliorés gardent son empreinte, même si son nom n’y ­figure pas.

Pourquoi parler de Gérard Jorland aujourd’hui ? Parce qu’il a mis de la vie dans les livres ? Parce qu’il incarnait, à sa manière, bienveillance et amitié ? Parce que Diderot, s’il l’avait connu, l’aurait appelé « le meilleur des hommes » ? Le motif est plus simple : il est mort, le 22 août 2018, à 72 ans, dans Paris désert. Mourir n’est jamais une bonne idée. Mais en France, à cette date-là, c’est pire. Faute d’être informé, personne ne lui a consacré le moindre article (à l’exception d’un hommage de la philosophe Anne Baudart, sur le site de la Société française de philosophie, Sofrphilo.fr, en attendant son article à paraître dans la Revue de métaphysique et de morale). Il fallait réparer cette injustice, fût-ce tardivement, imparfaitement.