Déclarations et hommages

Hommage à Didier Deleule du 25 mai 2019

Le 25 mai 2019, en ouverture de séance, la Société a rendu un hommage amical à son président, notre ami Didier Deleule décédé le 6 février 2019.

Ont pris la parole : Anne Baudart, Bernard Bourgeois, Laurent Jaffro, Catherine Kintzler, Eléonore Le Jallé.

Les textes des interventions sont téléchargeables :

On peut lire aussi, publiée en ligne le 15 février, une brève biographie de Didier Deleule par Emmanuel Picavet.

Sur l’avenir de la philosophie et de la sociologie dans les universités brésiliennes

Sur l’avenir de la philosophie et de la sociologie
dans les universités brésiliennes

Le 6 mai 2019

La Société Française de Philosophie exprime sa très grande préoccupation à l’annonce des récentes déclarations du Président de la République du Brésil et du Ministre brésilien de l’Éducation, concernant l’enseignement de la philosophie et de la sociologie dans les universités fédérales brésiliennes.

Le projet de réduire drastiquement le financement public pour ces domaines de l’enseignement et de la recherche part d’un principe contraire à l’expérience en réduisant l’utilité sociale des savoirs à un rapide retour sur investissement. Contre toute tradition, il oppose entre elles les disciplines universitaires en affichant une priorité pour la formation des vétérinaires, des médecins et des ingénieurs.

Les départements de philosophie et de sociologie des universités brésiliennes sont des institutions particulièrement vivantes, dynamiques, et productives, tant sur le plan de la recherche que sur celui de l’enseignement. Elles sont reconnues dans le monde entier et particulièrement bien intégrées à la vie académique internationale. La coopération universitaire franco-brésilienne en philosophie a de fort longue date constitué un important axe d’échanges pour nos deux pays. De nombreux projets de recherche et programmes de formation communs ont été développés. Avec les mesures qui s’annoncent, cette ouverture et cette coopération internationale seraient gravement compromises.

En outre, l’annonce d’une brusque diminution du budget des universités fédérales, assortie d’une mise en cause de la qualité des activités d’enseignement et de recherches qui s’y mènent, ne fait que renforcer l’inquiétude de la communauté académique internationale.

Au nom de la conception libérale de l’enseignement et de la recherche qui a toujours fait l’honneur des universités partout dans le monde, au nom de la tradition de coopération franco-brésilienne dans le domaine universitaire, la Société Française de Philosophie se joint à toutes les voix qui, au Brésil comme hors de ses frontières, appellent le gouvernement brésilien à revenir sur ces décisions funestes.

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Didier Deleule, brève biographie par Emmanuel Picavet

Notre ami Didier Deleule, président de la Société française de philosophie de 2009 à 2018, nous a quittés le 6 février 2019. Un hommage lui sera rendu lors de la séance du 25 mai 2019 et la Société organisera ultérieurement une séance consacrée à son œuvre. Les textes seront publiés.

Didier Deleule, par Emmanuel Picavet

Nous avons appris avec une grande tristesse, la disparition (le 6 février 2019), en paix et entouré des siens, du professeur Didier Deleule, qui fut de 2009 à 2018 le président de la Société française de philosophie. Didier Deleule était également membre (depuis 2008) du Comité directeur de la Fédération Internationale des Sociétés de Philosophie. 

Didier Deleule

Né en 1941, agrégé de philosophie en 1966, il soutint en 1979 sa thèse (publiée ensuite chez Aubier et traduite en italien), Hume et la naissance du libéralisme économique, à l’université Paris X Nanterre. Enseignant dans les lycées de Suresnes et de Besançon, moniteur à la Sorbonne (1964-1966) et chargé de cours à la Faculté des Lettres de Besançon, il devint maître-assistant dans cette Faculté puis, en 1981, professeur à l’Université de Rennes I et enfin, à partir de 1984, professeur à l’Université Paris X Nanterre. Ses contributions à la philosophie des sciences humaines, à la philosophie économique et à la philosophie politique sont importantes, tout comme ses contributions à l’histoire de la philosophie dans le champ de la pensée anglaise classique. Grand connaisseur de Hume et d’autres figures de la pensée britannique, Didier Deleule a publié de très nombreux travaux qui offrent autant de points de référence à de nombreux autres chercheurs. Traducteur et éditeur de F. Bacon, Berkeley et Hume, et aussi de lettres de Diogène et Cratès pour un volume sur le scepticisme ancien, Didier Deleule a consacré des études thématiques à ses grands auteurs de prédilection (mentionnons encore Francis Bacon et la réforme du savoir, Paris, Hermann, 2010), mais aussi à la psychologie (La psychologie, mythe scientifique, Paris, Robert Laffont, 1969) à l’économie et à la sociologie, au corps, à la contemplation esthétique ainsi qu’au sport (mentionnons son ouvrage destiné au jeune public, Football. Que nous apprend-il de notre vie sociale ? Paris, Gallimard, 2008).

Au fil d’une carrière universitaire intense et exceptionnellement fructueuse, Didier Deleule aura assumé avec la plus grande exigence un très grand nombre de fonctions, et mené à bien des missions importantes, dans les établissements où il eut des responsabilités mais aussi au plan régional (Société franc-comtoise de Philosophie, Société bretonne de Philosophie), au plan national (comme président de commission au jury de l’Agrégation de philosophie, comme président de la section de Philosophie du Conseil national des universités et – à partir de 2009 – à la direction de la Société française de philosophie) et dans les instances internationales (Comité directeur de la FISP, charges de professeur invité aux universités de Rio de Janeiro, Bologne ou encore Kairouan). 

Très impliqué dans le monde de l’édition scientifique et dans la vie des revues (telles que Philosophiques, Les Cahiers philosophiquesRevue des sciences et techniques des activités physiques et sportivesCités – parmi d’autres – et bien sûr à la tête de la Revue de Métaphysique et de Morale à partir de 2009), Didier Deleule s’est montré, jusqu’aux derniers jours, et malgré la fatigue de la lutte contre la maladie, très attentif à la vie intellectuelle de son temps. Son enthousiasme pour le monde des études, sa fidélité aux missions de la philosophia perennis et sa générosité en amitié laissent un grand vide dans le cœur des collègues, des amis, des lecteurs, des anciens élèves ou étudiants qui ont bénéficié de sa présence et de ses lumières. Leur détermination à honorer sa mémoire et son œuvre n’en est que plus grande. Sa gentillesse et son attention aux autres auront marqué ceux et celles qui ont eu le bonheur de le connaître, notamment dans les instances de la Société française de philosophie, dans le travail conjoint avec l’ASPLF et au Comité directeur de la FISP – institutions auxquelles il était particulièrement attaché.  

Didier Deleule fut créé Chevalier des Arts et Lettres (janvier 1989) et Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques (promotion du 14 juillet 2004). Un recueil composé en son hommage lui a été offert par ses collègues en 2010 (Comment peut-on être sceptique? dir., Hélène L’Heuillet et Michèle Cohen-Halimi, Paris, Honoré Champion). 

Gérard Jorland, la vie dans les livres, par Roger-Pol Droit

La Société remercie vivement l’auteur Roger-Pol Droit et Le Monde pour leur aimable autorisation de reprise du texte suivant paru dans Le Monde du 21 décembre 20181

La dernière fois que je l’ai rencontré, il y a deux ou trois ans, c’était par hasard, à Paris, boulevard du Montparnasse. Pas loin de chez lui, il scrutait la vitrine d’une librairie avec gourmandise. Gérard Jorland avait en effet, chevillés au corps, un appétit des textes et des idées, une faim de la vie, un goût des autres jamais rassasiés. J’avais retrouvé avec joie son air de faux bourru bienveillant, cousin de Bachelard aux yeux doux. Il m’avait dit les progrès de sa maladie – il ne faisait pas mystère du cancer qu’il combattait – et ceux d’un livre qu’il espérait achever – une vaste enquête sur la vision, au carrefour de l’histoire des sciences et de l’esthétique. Il cherchait à élucider les relations entre optique et création artistique, des vitraux médiévaux jusqu’aux tableaux de Léonard de Vinci et au-delà.

Ce qui l’intéressait, de livre en livre, plutôt qu’expertise unique et spécialisation exclusive, c’était les découvertes, recoupements, carrefours entre savoirs et pouvoirs, entre connaissances et actions. Ses titres et travaux, impressionnants, ne l’enfermaient ni dans un domaine ni dans une posture. Agrégé de philosophie, diplômé d’économie, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS, trésorier de la Société française de philosophie – entre autres… -, il partait néanmoins à l’aventure dès qu’une perspective nouvelle le sollicitait.

D’où le caractère disparate, en apparence, de ses principales ­publications. La série s’ouvre sur une étude magistrale des travaux d’Alexandre Koyré (La Science dans la philosophie, Gallimard, 1981) et se prolonge, trente ans plus tard, par une enquête digne de Michel Foucault, Une société à soigner. ­Hygiène et salubrité publiques en France au XIXe siècle (Gallimard, 2010). Entre-temps, le singulier parcours de ce chercheur passe notamment par l’analyse des innovations (Des technologies pour demain, qu’il dirige, Points, 1992) et par la réflexion sur les concepts économiques (Les Paradoxes du capital, Odile Jacob, 1995).

Bienveillance et amitié

« La question philosophique qui m’a toujours guidé, c’est la capacité prédictive de la science », disait-il en 2010, dans un entretien au Monde, précisant comment l’économie constituait une discipline mathématisée mais non prédictive, alors que les hygiénistes du XIXe siècle fournissaient l’exemple d’un savoir empirique incapable d’une réflexion mathématique. Ses livres se nourrissaient d’innombrables rencontres, comme en témoignent les ­titres codirigés avec Alain Berthoz sur l’empathie (Odile Jacob, 2004), avec Boris Cyrulnik sur la résilience (Odile Jacob, 2012). Il convient d’y ajouter tous ceux dont il fut l’éditeur, d’abord chez Hachette puis, durant de longues années, chez Odile Jacob. Les très nombreux ouvrages qu’il a relus et améliorés gardent son empreinte, même si son nom n’y ­figure pas.

Pourquoi parler de Gérard Jorland aujourd’hui ? Parce qu’il a mis de la vie dans les livres ? Parce qu’il incarnait, à sa manière, bienveillance et amitié ? Parce que Diderot, s’il l’avait connu, l’aurait appelé « le meilleur des hommes » ? Le motif est plus simple : il est mort, le 22 août 2018, à 72 ans, dans Paris désert. Mourir n’est jamais une bonne idée. Mais en France, à cette date-là, c’est pire. Faute d’être informé, personne ne lui a consacré le moindre article (à l’exception d’un hommage de la philosophe Anne Baudart, sur le site de la Société française de philosophie, Sofrphilo.fr, en attendant son article à paraître dans la Revue de métaphysique et de morale). Il fallait réparer cette injustice, fût-ce tardivement, imparfaitement.

 

Hommage à Alexis Philonenko, par Christiane Menasseyre

Alexis Philonenko nous a quittés.

Éteint le regard bleu, rieur à travers les volutes des Boyards ou des Gitanes maïs, tari le flot calme et sourd de propos identiquement sérieux, qu’il s’agisse du Requiem de Gilles, de Cassius Clay-Mohammed Ali ou de la quintuple synthèse, et rebelles à toute interruption, fût-ce pour nécessité de service, autour d’une table amicale.

Demeurent l’œuvre considérable de ce grand historien de la philosophie, la gratitude de ses anciens étudiants, devenus pour certains des collègues, et l’étonnement admiratif général devant un parcours aussi classique que divers et original.

La Société Française de Philosophie dont il fut des décennies un membre fidèle se devait de rendre hommage à Alexis Philonenko. De rappeler d’abord, outre sa participation fréquente aux discussions de la Société, la belle conférence qu’il présenta le 23 novembre 1968 : « Hegel, critique de Kant » et aussi, la part qu’il prit (« Le postulat chez Kant »), aux côtés de François Marty, Simone Goyard-Fabre, Monique Castillo, Pierre Osmo et Bernard Bourgeois, à la Journée d’étude du 27 mars 2004 consacrée au Bicentenaire de la mort de Kant, Actes publiés dans le Bulletin 2004 98.2. On ne saurait oublier non plus, le numéro fondamental de la Revue de Métaphysique et de Morale qu’il coordonna en 2007, intitulé : « Du langage et du symbole ». Ni enfin son intérêt pour l’enseignement de la philosophie comme en témoigne sa longue intervention lors de la séance consacrée à une « Réflexion sur l’état actuel et les perspectives de l’enseignement de la philosophie en France » (24 novembre 1990).

Alexis Philonenko est né le 21 mai 1932 à Paris. C’est à Paris qu’il est mort, le 12 septembre 2018. Ce pur Parisien : enfance à Saint Mandé, scolarité – de « cancre », disait-il… – au Lycée Voltaire, sauvée par ses brillants résultats sportifs, retrouva peut-être un certain exil et ses lointaines racines slaves dans l’itinérance d’une vie professionnelle qui fit de lui, en un sens, un nomade. Maître de conférences à Caen, puis Professeur à Rouen mais en même temps Professeur à Genève, il eut cependant constamment Paris pour port d’attache, Paris, son impressionnante bibliothèque et sa famille, Paris, le foyer de ses intérêts multiples.

Reçu premier en 1956 à l’agrégation de philosophie, il devint rapidement, après une année au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, l’assistant à la Sorbonne de Ferdinand Alquié en histoire de la philosophie. Celui qu’il reconnut toujours comme son maître, qui devait diriger sa thèse, soutenue en 1966 – La Liberté humaine dans la pensée morale et politique de Fichte – l’encouragea à publier en 1960 son Diplôme d’Études Supérieures (aujourd’hui mémoire de maîtrise) consacré à la traduction et au commentaire d’un article de Kant, publié en octobre 1786, (Berlinische Monatsschrift), Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?

Premier travail d’écriture ? Non pas. Peut-être pour le distraire de ce qu’il voyait alentour et qui devait profondément le marquer, l’armée avait donné au jeune appelé en Algérie la charge et le loisir de rédiger, auprès d’un médecin militaire, le Dr Ph. Laurent, un opuscule aujourd’hui oublié : Le Débile mental dans le monde du travail (1959). Le lecteur curieux y trouve, non seulement des analyses philosophiques toujours suggestives, mais des références à Aristote, Kant, Bergson… et même l’une des premières mentions de La Philosophie des formes symboliques d’E. Cassirer. Modeste caillou dans l’édifice imposant des œuvres de ce grand spécialiste de la philosophie allemande, cette brochure annonçait déjà cependant les développements savants que le jeune assistant consacrerait à l’École de Marbourg devant un auditoire encore balbutiant dans l’élément de la pensée kantienne, ultérieurement rassemblés dans l’ouvrage éponyme (1989).

Peut-être Alexis Philonenko était-il fort peu « pédagogue » au sens où on l’entend ordinairement, laissant à chacun de ses auditeurs la tâche de chercher les éléments par son propre travail. Mais il était, au meilleur sens du terme, un « professeur », stimulant chez ses étudiants l’intelligence et le goût de la quête intellectuelle ; se prêtant d’ailleurs volontiers, en fin d’après-midi, au Balzar ou sous les arbres de Saint Cloud, à des explications complémentaires. Ne tenait-il pas « la liberté de penser comme notre bien le plus précieux », elle-même en lien étroit avec le fait de penser en commun ? N’affirmait-il pas, que « l’âme et l’essence de l’enseignement est la répétition » ? (Passent les saisons, passe la vie. Chroniques parues dans la Revue des Deux mondes 1992-1994). À vrai dire, a-t-il jamais quitté l’enseignement ? Chacun de ses ouvrages ultérieurement publiés, en quelque sorte, y contribue.

Bien des années plus tard, d’autres générations d’étudiants expriment leur admiration pour le professeur, pour l’auteur, et non moins grande pour l’homme ; les mêmes mots reviennent : « la classe d’une pensée, le respect pour l’homme … »

L’œuvre monumentale de ce grand historien de la philosophie ne laisse pas en effet d’étonner, et par sa masse et par sa diversité. Si, comme il l’affirme, « les livres sont des arbres », c’est une forêt qu‘Alexis Philonenko a plantée.

Des éditions et traductions , des nombreux ouvrages et articles consacrés à Fichte, Kant, Feuerbach, Schopenhauer, Hegel… citons seulement, outre la Liberté humaine dans la philosophie de Fichte, l’édition et la traduction de la Critique de la faculté de juger – les Réflexions sur l’éducation – Théorie et praxis dans la pensée morale et politique de Kant et Fichte en 1793 – l’Œuvre de Kant, la philosophie critique (tome I, la Philosophie pré-critique et la critique de la raison pure, tome II, Morale et politique), ouvrage devenu quasiment un manuel – Etudes kantiennes Schopenhauer, une philosophie de la tragédie –l’Œuvre de Fichtela Théorie kantienne de l’histoirela Jeunesse de Feuerbach, 1828-1841, introduction à ses positions fondamentalesl’Ecole de Marbourg Métaphysique et politique chez Kant et Fichte –Schopenhauer, critique de Kant… Quelques-uns seulement parmi une bonne cinquantaine.

Alexis Philonenko quitte souvent aussi son terrain d’élection et publie de nombreux articles, parfois rassemblés en ouvrages, (Leçons…) sur bien d’autres philosophes, Aristote, Platon, Plotin, Descartes, Bergson, Chestov… ainsi qu’un impressionnant Jean-Jacques Rousseau et la pensée du malheur, en trois tomes.

Des traductions en espagnol, portugais, japonais, en serbo-croate… témoignent au demeurant de l’audience internationale de l’œuvre.

Pour caractériser cette œuvre et son auteur, l’un de ses anciens étudiants, devenu un collègue suggère : « Il s’engageait dans l’écriture d’une étude sur un auteur comme dans une confrontation, où sans rien présupposer des thèses reçues, il cherchait à comprendre de l’intérieur les problèmes et la manière singulière, idiosyncrasique, dont le philosophe étudié les avait traités. De là le caractère toujours très personnel de ses livres. Si l’on veut à tout prix qualifier ici, sinon une méthode (comme il y en dogmatiquement une chez Gueroult), du moins une manière de faire de l’histoire de la philosophie, je pourrais peut-être dire une sorte d’«intuitionnisme » (Michel Fichant).

En somme, penser avec… Ne jamais oublier que l’histoire de la philosophie est philosophie.
Mener une confrontation….
Peut-être mener en quelque sorte un combat singulier.

Un combat singulier, avatar de celui qui fascinait l’adolescent ? La boxe en réalité n’a jamais cessé d’intéresser, ô combien, l’adulte : « une fascination un peu honteuse », avouait-il. Au point que, ayant lui-même pénétré « le cercle enchanté », Alexis Philonenko consacra à cet art, le « noble art », plusieurs articles et entretiens, et même plusieurs livres, dont l’un, Histoire de la boxe, lui valut le Grand prix de littérature sportive, décerné en 1992 sous les ors du Sénat ; de Cassius Clay, il admirait « la danse sauvage », il en décrit le mouvement dans Mohammed Ali, un destin américain. Au fond, les boxeurs (Les Boxeurs et les dieux) ne sont-ils pas les compagnons des dieux ?

De manière plus aiguë, et plus générale, bien d’autres ouvrages, par exemple Tueurs. Figures du meurtre, ou encore La Mort de Louis XVI, révèlent l’attraction théorique et le grave souci pratique que, pour cet homme paisible, soucieux de conciliation, représentait, au fondement de la société, la violence. Or, celle-ci puise sa force et trouve sa racine dans les habitudes ; et nous sommes incroyablement habitués à la violence. On peut réduire la violence, non l’éradiquer, l’anéantir : c’est le « mal radical ». C’est la même préoccupation qui inspire les études et essais consacrés à la guerre. Ainsi apparaissent dans Essais sur la philosophie de la guerre, Machiavel, Tolstoï, Clausewitz…patiemment médités.

C’est pourquoi si, selon son commentateur, Fichte voulait consacrer une moitié de sa vie à la philosophie transcendantale stricto sensu et l’autre moitié à la philosophie politique, lui-même préféra, dans sa réflexion, sous sa plume et parfois dans sa parole, entrelacer constamment l’une et l’autre, fécondant l’une par l’autre, puisant peut-être dans la ténacité du nageur au long cours qu’il était aussi – ce que peu savent… – la persévérance et l’énergie nécessaires.

Une telle diversité étonne, une telle abondance stupéfie… Comment est-ce possible ? Il est vrai que c’est par un travail acharné que, en proie à l’angoisse, l’homme conjure la solitude du philosophe. Ainsi, celui qui a pu soupirer « J’ai eu le sentiment parfois, de suivre un chemin tournant autour d’un précipice… » surmonta-t-il, inégalement, les tourments de l’existence. Auprès de lui, son interlocutrice d’élection, Monique Naar, son épouse, professeur de philosophie en khâgne, disparue trois ans avant lui, le retint maintes fois au bord du gouffre et contribua largement à son accueillante générosité. Entre eux, un horizon commun et privilégié, la philosophie certes, mais aussi la musique, qui seule permet de saisir la quintessence du monde.

Dans un même ouvrage, méditatif, si profondément philosophique, L’Archipel de la conscience européenne, Alexis Philonenko, définit à la fois la guerre et l’assassinat comme des actes qui n’appartiennent qu’à l’homme, et la confiance dans la pensée comme seule capable de délivrer l’homme de ses angoisses et de ses tourments. Le primat de la pensée est ainsi pour lui le principe d’une définition de l’Europe ; il va jusqu’à définir celle-ci comme « le continent de la métaphysique » car ce qu’il y a de fondamental dans la pensée métaphysique, c’est la confiance dans la pensée. Il se dit ainsi convaincu que seul l’approfondissement par les Européens de la cohésion spirituelle qui les unit fera de l’Europe autre chose qu’une communauté plus ou moins précaire d’intérêts…

La confiance dans la pensée… N’est-ce pas ce qu’Alexis Philonenko souhaitait, au fond, nous léguer ?

Alexis Philonenko, titulaire de la Croix de la valeur militaire et de la Médaille commémorative d’Algérie, était Commandeur dans l’ordre des Palmes académiques.

A la mémoire de Gérard Jorland, par Anne Baudart

Gérard Jorland, notre trésorier et notre ami, est décédé le 22 août 2018. Anne Baudart a lu le texte suivant lors des obsèques au crématorium du cimetière du Père Lachaise à Paris le 28 août. A l’issue de la cérémonie, elle a écrit un second texte, dédié à la mère de Gérard, Diane Jorland – c’est avec une grande émotion que nous le mettons aussi en ligne, en remerciant Diane Jorland de nous y autoriser.

Gérard Jorland

Gérard Jorland
Gérard Jorland

Au nom de la Société française de philosophie (SFP), de son président en exercice, Didier Deleule, de son président d’honneur, Bernard Bourgeois, des membres de son Bureau, présents aujourd’hui ou de cœur avec nous, des philosophes composant notre institution nationale, nous voudrions, Gérard, te rendre l’hommage qui convient.

L’annonce de ton décès brutal, en cette fin d’août, dans un Paris inhabituel, a fait sur nous l’effet d’un séisme dans l’ordre de l’amitié qui nous unit à toi.

Trésorier en titre de la Société française de philosophie en 2014, après avoir exercé, sous la présidence de Didier Deleule, les fonctions de trésorier adjoint aux côtés d’Emmanuel Picavet, tu remplissais ces fonctions avec efficacité, justesse, célérité et, j’ajouterais, jovialité. Tu n’avais rien du financier empesé, jaloux de ses prérogatives, et semblais même te jouer, avec une aisance légère, des chiffres, fichiers et courriers techniques et complexes, ce qui aurait pu nous rendre comme jaloux !

Apprécié professionnellement de nous tous, qui nous reposions avec confiance sur toi, tu savais, de plus, insuffler à notre Bureau l’énergie vitale et organisationnelle dont il avait parfois besoin, comme toute institution humaine devant faire face à des complexités de plus en plus grandes. Tu ne manifestais jamais de réaction de faiblesse, de complaisance dans un état passif, mais, au contraire, tu dispensais un courage généreux, désireux de servir jusqu’au bout les intérêts intellectuels et les projets, jugés parfois par nous étonnamment ambitieux, comme l’organisation à constituer et promouvoir du prochain Congrès international de 2020. Était-ce, pour toi, manière de lutter contre l’échéance vitale que tu savais tienne depuis des mois ? Non pas ! C’était seulement ta manière d’adhérer tout simplement aux exigences pressantes, impérieuses, de la vie de l’esprit, ta manière de l’honorer et de nous inviter à te suivre sur cette voie d’un infatigable combat pour faire advenir un rayonnement philosophique digne du nouveau siècle qui s’ouvrait pour notre Société, créée en 1901.

Nous rendons hommage tout naturellement à ton travail précis au sein du Bureau, comme à ta personnalité intellectuelle et scientifique d’envergure, scellée dans tes diverses publications. Jusqu’au bout, tu as œuvré à ton prochain ouvrage sur la vision et j’aimais, pour ma part, comme inlassablement, t’entendre me décrire ton émerveillement devant l’art des vitraux dans les cathédrales du Moyen Âge.

Scientifique et esthète, tu l’étais. Philosophe exigeant, goûtant peu les compromissions politiques, déjouant avec une lucidité sans pareille les jeux de pouvoir, vite ridicules et illusoires, refusant les abandons de la pensée critique comme les peurs ambiantes, notamment celles relatives à l’acte de juger, tout simplement, tu invitais, sans relâche, à avancer. Cela, dans une volonté de dépassement des limites, les tiennes propres d’abord, celle du corps, qui force, aujourd’hui, le respect. Jusqu’au bout, je t’ai entendu exhorter à « continuer le combat » de la pensée, de l’étude et de la vie.

Aussi est-ce aujourd’hui l’Ami, le frère en humanité, attentif aux autres, étonnamment discret et pudique, le philosophe chercheur, que nous honorons. Il y a un mois, le décès de Jeanne, ton épouse, avait tracé le chemin tragique de la séparation au sein de ta famille, unie et soudée. Depuis, tu ne cessais de dire : « Je pleure et je travaille, je travaille et je pleure ». Ce furent tes maîtres mots du mois d’août, lors de nos brèves conversations téléphoniques, quand les assauts du corps te permettaient l’échange que tu disais tellement désirer.

Les mots, nous le savons tous ici, par métier ou expérience, survolent ou contournent l’essentiel, par peur, sans doute, de l’éroder. Ils disent et ne disent pas, mais ils sont signes du lien fort qui nous unit à toi.

Ils tentent d’exprimer, pour la première et la dernière fois, un hommage public à l’Ami, au Collègue, au Père, au Frère, mais aussi au Fils, une affection taillée dans le respect envers le témoignage de grande et belle humanité que tu nous a légué pendant près d’une décennie.

Permets-moi de clore sur une note personnelle qui renvoie à nos échanges sans fin sur les vertus pérennes, célébrées par nos Anciens Grecs.

Dans le sillage socratique, Marc Aurèle, comme Diogène, aimait rappeler que tous les hommes sont « frères », de même race, porteurs du divin en eux-mêmes, quel que soit le nom revêtu par lui. Ils se savaient participer à une œuvre commune, dont ils s’évaluaient un maillon faible et fort à la fois. L’universalisme de bienveillance et de bienfaisance était à jamais fondé dans le paganisme antique.

Permets-moi de te dire que tu pouvais être vu comme un maillon marquant et inaltéré de cette chaîne universelle nommée humanité en qui un philosophe moderne a su voir et définir la plus belle dignité.

Anne Baudart, 28 août 2018

Diane Jorland

Il est des êtres que le grand âge n’altère pas, mais grandit et embellit. Comme s’il opérait un lissage des traits inutiles, fugaces, voués seulement à plaire un temps, puis à se dissoudre lentement ou brutalement.

La luminosité de Diane Jorland, la maman de Gérard, en témoigne. Droiture élégante de la posture du corps, agilité mentale, générosité et justesse du propos verbal, son regard et ses dires percent comme l’au-delà du temps où son fils l’a précédée et l’accueillera.

À l’écoute des deux hommages rendus à Gérard, l’un émanant d’un de ses trois autres fils, poète et savant à la fois, l’autre, d’une Société française de philosophie, riche d’un héritage plus que centenaire, la maman partageait l’essence et les effluves des discours, y participait même, avec une pudeur amusée et affectueuse, par des hochements de la tête, des murmures d’aveux et d’acquiescements chaleureux. Ses encouragements furent notre force, à Patrice Jorland et à moi. Ils forçaient l’admiration et traversaient la Tristesse.

De la cérémonie funéraire, je garde mémoire vive de cette belle et unique figure qui tient du réel et du prodige d’une nature pourvoyeuse de dons sublimes.

La mémoire de Gérard était le centre vivant d’un rite funéraire qui, grâce à Diane, s’accompagnait de quelque chose que j’oserais nommer Joie, dans un environnement dédié à son contraire. Beauté contagieuse d’un Bien lové au cœur de créatures inattendues et prometteuses. Diane Jorland appartient à cette race humaine que le malheur extrême n’abat pas, qui œuvre à la Transfiguration du négatif, dans une discrétion lumineuse, parce que généreuse.

La maman transmet la mémoire vivante du Fils Disparu que nous voulions honorer, chacun, à notre manière. Elle a su rassembler, fédérer nos silences, donner le sens qui convient à nos détresses, à nos attentes, comme à nos questionnements, nos abattements.

Qu’elle soit, par ses proches, remerciée et choyée. Elle a été, pour nous tous, une leçon vibrante de courage et de paix que Gérard a su nous léguer comme ULTIMA VERBA, ce 28 août 2018, à Paris.

Anne Baudart, 29 août 2018

Communiqué sur l’usage de l’anglais dans l’administration de la recherche

À l’issue de la réunion du Bureau du 11 janvier 2018, le Président et le Bureau de la Société française de philosophie ont fait part de leur incompréhension et de leurs regrets après l’organisation récente, sur la base de dossiers exclusivement en anglais, du concours national des Ecoles Universitaires de Recherche, alors que le français est la langue de la République.

Dans la mesure où le français demeure une langue internationale dans la recherche, la constitution d’équipes d’experts internationaux francophones, ou capables de travailler en français pour évaluer les dossiers, est tout à fait possible et ne devrait pas être de facto écartée au profit de l’usage d’une langue étrangère comme langue administrative.

Hommages à Jean-Marie Beyssade

La Société française a rendu hommage à Jean-Marie Beyssade le 21 janvier 2017. Les textes sont téléchargeables sur ce site : cliquer ici.

Une journée d’hommage, organisée par le Centre d’Études Cartésiennes (Université de Paris-Sorbonne) et le Séminaire Descartes (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – École normale supérieure)

a lieu mercredi 7 juin 2017, de 9h00 à 18h30
Sorbonne, Amphi Descartes

Inscription préalable avant mardi 6 juin 16h : philo-recherche[at]univ-paris1.fr

Hommage à André Robinet, par Jean Ferrari

Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, en particulier lorsque j’évoque mes premiers travaux universitaires et mes engagements associatifs, je peux difficilement distinguer ce qui relevait de ma propre initiative ou ce qui répondait à une suggestion d’André Robinet, de sorte que, voulant parler de lui, je suis amené à parler de moi, ce qui est une manière bien peu appropriée de lui rendre hommage. Je crois avoir rencontré pour la première fois André Robinet dans les années soixante, lors d’une tournée de conférences que lui avait organisé au Maroc l’association Rives Méditerranéennes dont le président était alors le philosophe Mohamed-Aziz Lahbabi et dont j’étais le secrétaire général. Je venais de déposer mon sujet de thèse sur les sources françaises de la philosophie de Kant et d’emblée il s’intéressa à mes travaux de jeune chercheur en me donnant les conseils les plus judicieux, par exemple d’aller à Bonn consulter le professeur Gottfried Martin qui dirigeait une équipe chargée de relever les occurrences des noms propres et bientôt de tous les termes contenus dans les œuvres complètes de Kant, éditées par l’Académie de Berlin. Cette aide fut décisive et me fit gagner un temps précieux. André était à l’époque membre du conseil d’administration de la Fédération internationale de sociétés de philosophie. Il m’incita à participer à son XVIe congrès à Vienne en Autriche en 1968, (il se tint au moment de l’invasion par les chars russes de la Tchécoslovaquie) et d’y présenter une communication que je fis sur les œuvres des philosophes français, présentes à la mort de Kant dans sa bibliothèque. Après la séance, il me dit que j’étais tout désigné pour lui préparer le volume sur Kant qu’il avait programmé pour la collection qu’il avait créée chez Seghers, Philosophes de tous les temps dans laquelle lui-même a fait paraître un Leibniz, un Jaurès, un Bergson… Ce fut mon premier ouvrage publié et je lui en fus toujours très reconnaissant. Il avait le souci permanent, et combien amical, de faire apparaître mon nom dans ses travaux, par exemple dans les Œuvres complètes de Malebranche dont il dirigeait la publication chez Vrin et pour lesquelles il me demanda une note brève sur Kant et Malebranche ou encore de lui remettre une lettre originale que je possédais pour son édition de la Correspondance de Bergson aux Presses universitaires de France. Il voulait associer ceux qui lui étaient proches, de quelque façon que ce soit, même très modestement, à ses nombreuses recherches. J’ai de multiples exemples de cette sollicitation d’André Robinet auprès de collègues et d’amis, des membres de son Equipe de Recherche au C.N.R.S., du Centre d’Histoire des Sciences et des Doctrines, de mon épouse même. A la fois généreux et efficace, il les incitait à entreprendre avec audace, à oser s’adresser à la personne compétente qui faciliterait leur recherche et il les suivait ensuite dans leurs démarches.

Secrétaire général de l’Association des sociétés de philosophie de langue française (ASPLF) depuis 1980, mais actif bien avant, il m’associa progressivement à ses activités. C’est ainsi que je participai au congrès de Genève sur le langage dès 1966, à celui de Trois-Rivières en 1984 sur la création, à celui d’Athènes en 1986 sur l’avenir où il fut décidé que j’organiserais le congrès suivant sur l’espace et le temps en 1988 à Dijon où je fus élu vice-président de l’ASPLF et où j’ai fondé la Société d’études kantiennes de langue française à laquelle il ne cessa de s’intéresser et d’en suivre les travaux. Entre ces deux congrès, je lui avais apporté un concours modeste pour l’organisation du colloque du cinquantenaire dont il avait pris l’initiative avec les autorités québécoises : Cinquante ans de philosophie française, qui eut lieu à la Sorbonne en 1987. En 1996, au congrès de Paris, Jacques d’Hondt souhaitant se retirer de la présidence de l’Association, me proposa de lui succéder. Il me semblait que cette fonction revenait à André mais il refusa, considérant qu’il était plus important pour l’association qu’il reste secrétaire général-trésorier, fonction qu’il conserva jusqu’au congrès de 2004 dont l’organisation fut confiée à la Société Nantaise de Philosophie et à la préparation duquel il contribua efficacement. À mon grand regret, il renonça à y participer, remettant alors son mandat par une lettre qu’il m’adressa et que j’ai précieusement gardée. Il y fut élu membre à vie du conseil d’administration. Ce qui était une modeste façon de lui signifier la reconnaissance de l’ASPLF à l’égard pour toutes les tâches qu’il y avait remplies. Il en avait été la mémoire et la source active de la plupart de ses activités. Pendant toutes ces années, Il avait assuré la rédaction régulière d’un Bulletin de liaison très utile qui, envoyé à toutes les sociétés composant l’ASPLF, les informait des activités de chacune. Sur ma proposition son épouse Nelly Robinet lui succéda. Pendant cette longue période d’une vingtaine d’années, nous nous sommes souvent retrouvés avec nos épouses, en Tunisie, en Italie mêlant agréablement les travaux et la visite des sites historiques. Et chacune de ces rencontres, à l’occasion de colloques et de congrès, donnait lieu à des échanges sur ses travaux pour lesquels il déployait une inépuisable énergie et où Leibniz tenait alors la place principale comme le montre la suite de ses ouvrages. Après la publication de ses deux thèses de doctorat, Système et existence dans l’œuvre de Malebranche (1965) et Malebranche et Leibniz, Relations personnelles (1955), son grand livre, Architectonique disjonctive, automates systémiques et idéalités transcendantales dans l’œuvre de Leibniz, Vrin 1986, demeure un classique de la compréhension d’une grande philosophie qui met en œuvre, sans sacrifier l’une à l’autre, la méthode génétique et la méthode structurale. Mais cet attachement aux grands maîtres ne l’a nullement empêché de s’intéresser à d’autres philosophes comme La Ramée qui fut l’objet de la thèse de son épouse, Dom Deschamps, Maine de Biran, Cournot, Péguy, de leur consacrer des travaux importants et même d’ouvrir en 2001 chez Vrin une collection originale, Pour Demain où il publia ses derniers ouvrages.

En 1993, alors que je n’avais pu, comme il l’avait souhaité, me rendre à Moscou, il me fit élire, à la place qu’il laissait vacante, au Conseil d’Administration de la FISP dont je fus ensuite élu premier vice-président au congrès de Boston en 1998 et où je suis resté actif jusqu’à celui de Séoul de 2008. Ainsi André Robinet me fit entrer et œuvrer dans ces deux associations internationales, l’ASPLF et la FISP, en lesquelles il avait joué pendant des décennies un rôle de premier plan.

Si j’essaie maintenant de dresser plus objectivement un portrait d’André Robinet, je dirais qu’il apparaissait d’abord comme un esprit libre pour lequel le penser par soi-même était une règle de vie, peu soucieux de respecter les modes d’où qu’elles viennent. Il se voulait français du terroir, très attaché à son village d’ Orchaise et à sa Vallée de la Cisse dans le Blésois dont il anima pendant des décennies le Syndicat d’initiatives qu’il avait fondé en 1962 avec un médecin de la région et dont, à la fin de sa vie, il avait réuni un grand nombre de cartes postales anciennes. C’était aussi un homme aux convictions politiques franches et bien arrêtées, avec des paradoxes langagiers qui pouvaient étonner certains de ses interlocuteurs. Il était capable d’intervenir durement dans les discussions, sans ménagement quand il le jugeait utile. Cette brusque franchise lui attira quelques inimitiés, y compris dans les domaines disciplinaires où son immense compétence ne pouvait être niée.

Pour ma part, j’ai été séduit d’emblée par sa démarche scientifique. Il fut un historien de la philosophie d’une extrême exigence, sa première recherche portait sur l’établissement des textes, comparant les différentes versions des manuscrits qu’il faisait figurer dans ses éditions des grands auteurs et qu’il allait rechercher dans les bibliothèques et universités étrangères, soucieux de découvrir des correspondances inédites, capables d’éclairer les textes d’une lumière nouvelle. Pour y répondre, il entreprit de grands voyages à travers l’Europe, de Hanovre à Berlin, de Bologne à Naples, nouant des liens d’étroite d’amitié et de travail, par exemple avec Hans Poser en Allemagne dans la Leibniz-Gesellschaft et avec Tullio Gregory en Italie en collaborant au Lessico Intellettuale Europeo de Rome. Jusqu’à la mort de l’académicien en 1994, André Robinet fut très proche d’Henri Gouhier qui préfaça plusieurs de ses ouvrages. Sa première grande initiative éditoriale, la publication des Œuvres complètes de Malebranche qui parut en 21 volumes chez Vrin de 1958 à 1965, année du 250e anniversaire de la mort du philosophe, sous l’égide du Centre national de la recherche scientifique dont il était alors maître de recherche, a été présentée par lui-même comme le résultat « de travaux d’équipe » qui supposaient le choix de collaborateurs entre lesquels il répartissait et coordonnait les tâches, « de travaux de recherche fondamentale » comme le prouvent l’apparat critique, les nombreux index, la réédition de textes jamais repris depuis leur première parution, « de travaux d’intérêt collectif » puisque l’utilisation de cette édition savante, destinée à figurer dans toutes les bibliothèques, est désormais l’outil privilégié de toute recherche sur Malebranche. C’est dans cet esprit, et avec les mêmes exigences, qu’il créa une collection aux Presses Universitaires de France sur le mouvement des idées au XVIIe siècle, utilisant les matériaux mis à jour par l’édition de Malebranche, privilégiant des philosophes moins connus comme Louis Thomassin et Bernard Lamy, qu’il entreprit ensuite de Bergson la publication des Œuvres (1959, Edition du Centenaire), d’un volume de Mélanges (1972), enfin de la Correspondance avec la collaboration de son épouse, chaque fois annotées avec soin, contribuant ainsi pour sa part à un retour à Bergson, alors quelque peu délaissé.

Cette exigence qu’on pourrait dire de la lettre l’a conduit à introduire en philosophie l’analyse lexicographique informatisée, devenue si précieuse pour les chercheurs. C’est ainsi qu’il l’appliqua lui-même au Discours de métaphysique et à la Monadologie de Leibniz, aux Méditations métaphysiques de Descartes, à la Profession de foi du Vicaire Savoyard de Jean-Jacques Rousseau et à quelques autres encore, ouvrant par là une voie extrêmement féconde pour l’interprétation des textes où il devient facile de repérer l’émergence et la place des concepts cardinaux d’un auteur. Il en résulta une collection chez Vrin, Philosophie et Informatique, qui a ouvert un champ nouveau à la recherche philosophique.

Professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, Directeur de recherche honoraire au Centre National de la Recherche Scientifique, André Robinet laisse une œuvre considérable qui a enrichi les travaux d’histoire de la philosophie du XXe siècle. Non seulement il a proposé une méthode en laquelle l’exigence scientifique est première, introduisant des techniques de lecture des textes ignorées jusque-là, mais, à partir d’elles, il a mis en œuvre une réflexion puissante, exprimée dans un style très personnel et quelquefois difficile, qui, bousculant certaines idées traditionnelles et dépassant l’opposition alors privilégiée entre synchronie et diachronie, a renouvelé la compréhension que l’on pouvait avoir de philosophes et de courants philosophiques, en particulier du XVIIe siècle. Sans doute faudra-il quelque temps pour mesurer, après son décès il y a quelques mois à peine (1), quel maître il fut et la place qu’il occupa, parmi les plus grands, dans la pensée contemporaine.

Jean Ferrari, président d’honneur de l’ASPLF

1 – Survenu  le 13 octobre 2016.

Hommage à Jean-Marie Beyssade du 21 janvier 2017

Séance d’hommage à Jean-Marie Beyssade, tenue le 21 janvier 2017 à la Sorbonne, amphithéâtre Quinet

Introduction par Didier Deleule

Jean-Marie Beyssade nous a quittés le 1er octobre 2016.

Jean-Marie Beyssade a siégé pendant de longues années au bureau de la Société française de philosophie. Il a, en cette qualité, été une cheville ouvrière de la préparation et de l’organisation du Congrès Descartes de 1996 L’esprit cartésien. C’est à ce titre autant qu’à l’importance de l’œuvre philosophique et du renouvellement décisif des études cartésiennes que nous avons voulu rendre hommage. Rendre hommage à notre ami dont la vivacité d’esprit, la joyeuse érudition, la générosité, le sens de la convivialité, décidément, nous manquent.

Je rappellerai que le 7 juin prochain se tiendra sous la direction de Denis Kambouchner – co-responsable avec Jean-Marie de l’édition des Œuvres complètes de Descartes pour Gallimard – et de Vincent Carraud une vaste séance d’hommage consacrée à l’œuvre proprement dite.

J’ai reçu avant-hier un message d’Etienne Balibar qui me demande d’excuser son absence, et qui précise que Jean-Marie aura incarné « la perfection du savoir, de l’honnêteté et de la générosité ». On ne saurait mieux dire.

 

Textes téléchargeables :

Jean-Marie Beyssade ou la pétillance critique, par Anne Baudart

Jean-Marie Beyssade, par Bernard Bourgeois

Hommage à Jean-Marie Beyssade, par Denis Kambouchner

À la mémoire de Jean-Marie Beyssade, par Catherine Kintzler

 

À la mémoire de Jean Lefranc, par Catherine Kintzler

J’ai rencontré Jean Lefranc en 1985. Professeur de philosophie en Lycée déjà depuis une quinzaine d’années, mais encore assez jeune, j’étais prise dans une génération qui considérait que l’adhésion à une association professionnelle ou spécialisée n’entrait pas dans son champ de vision : ainsi en allait-il de l’APPEP1 et de la SFP. C’est Jean Lefranc qui, par son exemple, a levé ces réticences de coquetterie. Voici dans quelle circonstance.

Un grand colloque international francophone sur l’enseignement de la philosophie se tenait à Dakar au début de mars 1985. Jacques Muglioni, alors doyen de l’inspection générale de philosophie, réunit un groupe de professeurs pour y participer. Professeur au Lycée de Montmorency, je venais de publier mon Condorcet… et me voilà embarquée. Dans l’avion Paris-Dakar, installée entre Jean-Marie Beyssade et Jean Lefranc, je participai à une conversation alerte qui passait du commentaire des Méditations de Descartes à celui des conditions de l’enseignement philosophique et de la recherche qui le nourrit. Sur place, en une semaine de travail intense, entourée par l’indéfectible bonne humeur des trois gentlemen qui m’accompagnaient, j’en appris probablement plus sur l’Afrique qu’un touriste en deux mois de séjour. La rencontre avec des collègues venus de tout ce continent est encore pour moi un sujet de méditation : l’audace et l’élégance de leurs propos, et surtout leur courage simple et tranquille, je ne les oublie pas. Il faut avoir vu des commissaires politiques coller aux talons des uns, avoir pris la mesure des représailles auxquelles s’exposaient d’autres à leur retour, pour être rappelé à l’essentiel, remis sur les rails de l’émancipation de la pensée, et prendre vraiment Socrate, Descartes et Voltaire au sérieux – ce qui est aujourd’hui plus que jamais urgent, nécessaire.

La parole à la fois ferme et discrète, savante et limpide, de Jean Lefranc est pour moi indissociablement liée à ce moment de rafraîchissement de tout ce que la liberté d’esprit a de précieux, de fragile et de vital. À notre retour, je cessai de me pincer le nez d’un air dégoûté à l’idée d’une association qu’il était de bon ton de dire « corporatiste », j’adhérai à l’APPEP, et je le rejoignis peu d’années après au sein de la SFP.

Déjà une logique gestionnaire et anti-intellectuelle était à l’affût derrière un discours moralisateur. Un discours qui, y compris de l’intérieur et en son propre nom, réclamait l’affaiblissement de l’enseignement philosophique tout en en proclamant l’importance et la grandeur. La Société française de philosophie, en organisant un débat mémorable en novembre 1990, s’en était alarmée, parallèlement au travail que Jean Lefranc menait patiemment au sein de l’APPEP.

Jean Lefranc nous a appris à débusquer cette logique, à arracher son masque de bons sentiments. La lecture des éditoriaux composés durant tant d’années pour L’Enseignement philosophique n’est pas seulement instructive pour l’histoire de cet enseignement. Elle peut aussi être effectuée pour elle-même parce qu’elle est une constante leçon de philosophie appliquée, où la hauteur de vue est celle qu’il faut prendre pour rendre le regard perçant.

En descendant dans l’arène de la sempiternelle « réforme », sans jamais se départir de la hauteur de la pensée, Jean Lefranc a montré que défendre et promouvoir l’enseignement philosophique c’est faire de la philosophie. Aussi a-t-il été, sans qu’on puisse voir là aucune distorsion, aucun déchirement, un universitaire dévoué à l’enseignement et à la recherche, et un auteur. Parce qu’il ne se dérobait pas devant les tâches administratives, il retint longtemps dans ses cartons la matière des nombreuses publications parues lorsqu’il put s’en libérer. Sa participation à la vie de la Société française de philosophie n’est pas en reste, elle aussi témoigne d’une intense activité intellectuelle. On se souvient, outre ses nombreuses interventions dans les discussions, d’un beau chapitre sur Volney dans le volume La philosophie et la Révolution française en 1993 et plus récemment de sa conférence « Schopenhauer, penseur ‘fin de siècle’ ».

Son œuvre publiée, de La philosophie française au XIXe siècle à L’esprit des Lumières et leur destin, de Comprendre Schopenhauer à Comprendre Nietzsche, en passant par Platon et par Freud, est à son image : élégante, savante, constamment inspirée par le souci d’éclairer, d’instruire, menée par une pensée ferme. Elle est parcourue par un fil rouge qui y trace une sorte d’inquiétude salutaire, un intérêt pour ce qu’il appelait avec humour des « objets philosophiques non identifiés » comme l’athéisme idéaliste – non ce n’est pas un oxymore –, pour cette obscure clarté qui tombe des Lumières, et qui leur vient peut-être d’une secrète filiation avec les moralistes, lorsqu’elles produisent la clairvoyance d’un pessimisme bienveillant. L’universitaire élégant et discret, le chercheur raffiné et immensément savant était un philosophe de la lucidité qui sut combattre pour la philosophie, les yeux grands ouverts.

Texte lu devant l’Assemblée générale du 23 janvier 2016

  1. Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public []

Hommage à François Dagognet

Séance d’hommage à François Dagognet, tenue le 7 novembre 2015 à la Sorbonne, amphithéâtre Quinet

Présentation par Didier Deleule

François Dagognet nous a quittés le 3 octobre 2015.

Son œuvre est immense et a fait l’objet de plusieurs colloques qui ont réuni ses amis, ses disciples, ses admirateurs (c’était souvent les mêmes) pour souligner ses apports, son originalité, la pertinence de ce style de pensée et d’écriture à nul autre pareil.

La réunion que nous avons organisée ce jour a un autre objectif: nous aimerions que chacun des intervenants exprime à sa façon les liens qui l’attachaient au Maître certes, mais aussi et peut-être surtout à l’homme, avec les qualités humaines que tous ceux qui l’ont approché pouvaient lui reconnaître.

Malgré le lieu où nous nous réunissons et en dépit des réputations savantes des participants, c’est bien à l’homme lui-même, à l’ami, au proche, que vont s’adresser ces interventions.

Je remercie nos amis ici présents d’avoir accepté de prendre la parole dans des délais aussi brefs pour un hommage respectueux, amical et, j’ose le dire, affectueux.

Je me plais à penser que François Dagognet aurait apprécié qu’il en fût ainsi.

Textes téléchargeables

François Dagognet : réflexion et méditation, par Bernard Bourgeois

François Dagognet, le philosophe des parages, par Charles Coutel

Hommage à un maître, François Dagognet, par Robert Damien

François Dagognet (1924-2015) : faits et souvenirs, par Jean Gayon

François Dagognet, par François Guery

François Dagognet et l’enseignement secondaire de la philosophie, par Christiane Menasseyre

Déclaration après les assassinats des 7, 8 et 9 janvier 2015

» La Société française de philosophie partage l’émotion suscitée dans le monde entier par les assassinats du 7 janvier à Charlie Hebdo, du 8 janvier à Montrouge et du 9 janvier à l’Hyper Cacher. Des artistes et des juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient des artistes et parce qu’ils étaient des juifs, un professeur et un médecin ont été assassinés parce qu’ils étaient épris de liberté de pensée, des policiers ont été assassinés parce qu’ils défendaient un État laïque, et des malheureux ont été assassinés parce qu’ils se trouvaient là.

Mais la Société française de philosophie ne peut pas se contenter de déplorer ces morts absurdes. Ces crimes ont été commis au nom d’une religion, au nom de l’islam. Fidèle à sa tradition multiséculaire d’examen critique de ses croyances par chaque conscience libre, la Société française de philosophie invite ardemment les intellectuels de culture musulmane à développer publiquement la critique d’une telle justification religieuse de menées criminelles contre la liberté qu’est l’esprit et que tout citoyen français a le devoir absolu de défendre. La Société française de philosophie appelle de ses vœux que les Lumières de l’islam s’allument depuis la France. Alors, oui, nous serons vraiment tous Charlie.  »

In Memoriam Bernard Mabille, par Elisabeth Kessler

De quel amour blessé Bernard Mabille s’en est-il donc allé, si loin et si violemment séparé de nous ? On a retrouvé son corps sans vie devant l’Institut de philosophie, à Poitiers, au petit matin du jour où les professeurs devaient faire leur rentrée des classes, le 1er septembre 2014. Mais n’était-ce pas lui qui nous avait appris à reconnaître dans la philosophie un geste1, à la fois comme comportement et comme dit ? Comment pourrait-il en aller autrement de ce geste ultime, par lequel il montre à tout jamais leur borne auxnoirs vols du blasphème ? Mabille nous avait bien averti que le problème de la totalité est celui de son principe, et donc aussi, éventuellement, celui de son anarchie. Tel est le fil tendu dès sa grande thèse sur Hegel,  » L’épreuve de la contingence « , parue en 19992. Dans son préambule, avant d’ouvrir la carte où il reporterait  » les lieux  » de la caducité (Zufälligkeit), il nous confiait à demi-mot (p. 11), l’existence de ce mal secret qui le rongeait déjà.

Il semble que la pensée de Mabille tournoie autour de l’énigme du sensible comme porteur de l’idéal de la raison, même si ces termes kantiens ne seraient peut-être pas les siens. Sa pensée ne pouvait manquer de prendre au moins l’une de ses sources dans le dialogue avec des poètes, tels Jacques Dupin3 ou Stig Dagermann4, dans l’œuvre desquels on doit aussi apercevoir des kindred spirits. Mais ce n’est pas là qu’elle a commencé ; peut-être plutôt d’abord dans un engagement politique, là même où sa mort nous laissera. En 19945, Mabille a commenté les §§ 315 à 318 des Principes de la philosophie du droit à propos de ce que doit être et de ce qui doit être pensé de l’opinion publique, seul milieu où la liberté immémoriale de l’esprit ait à se déployer, par l’effort obscur de toute part, vers ce qui l’alimente et le fait croître ensemble, en le faisant devenir esprit concret. Non, le Hegel de Mabille ne fut pas celui de Kojève, ni celui des administrateurs naguère si soucieux de  » préparer une opinion à accepter des décisions prises sans elle  » (p. 189). Mais si la subjectivité moderne doit être approuvée parce qu’elle n’accepte rien qui ne soit  » justifié « , elle est digne de mépris si son seul critère est la satisfaction de la particularité individuelle. Par son contenu, l’opinion touche à la profondeur du principe substantiel ; par sa forme, elle est alourdie par tout ce qu’elle a de particulier et qui fait d’elle la première figure, peut-être la plus épouvantable, de la contingence.

Mabille a défendu Hegel, en sa liberté de penseur spirituel, contre la pesanteur où l’entraînait le pieux et invétéré psittacisme de ses commentateurs, lequel fut bien utile aussi à ses adversaires, plus prompts à débiter leurs fadaises qu’à lire avec soin le philosophe qu’ils avaient choisi comme repoussoir. On ne peut toutefois réprimer le souci d’une correspondance étrange entre le geste accompli par Mabille pour mourir et celui de Deleuze, encore si près de nous. Mais peut-être la mémoire de Jules Lequier est-elle une ombre plus importante encore aux alentours de toutes ces disparitions. N’est-ce pas le risque majeur depuis Socrate : être emporté par la violence qui fait rage depuis toujours entre le Philosophe et la Cité ?

Mais le Hegel de Mabille reste le penseur de la liberté aux prises avec l’existence ; c’est là que certaines filiations secrètes avec la pensée de Schelling sont les plus visibles. Certes, Mabille sera fidèle au dictat de Hegel concernant le Schelling de l’identité en cette fameuse nuit où  » toutes les vaches sont grises « . Mais si Mabille ne semble pas avoir évoqué la première esquisse, chez Schelling, du geste hégélien, il ne saurait l’avoir ignorée, et c’est une joie de reconnaître jusque dans le style impeccable et limpide de ses phrases classiques, le secret d’une formation que Schelling avait prise pour foyer de tout son intérêt philosophique.

Une telle énigme ne commence peut-être ni avec Leibniz seulement, ni même avec Jakob Böhme, mais remonte sans discontinuer jusqu’à la Grèce de Socrate et Platon6. Tel est le deuxième grand  » battant « , au sens des deux montants verticaux d’une fenêtre  » à la française « , de l’œuvre de Mabille : la confrontation avec la pensée de Heidegger.

Cette confrontation a lieu d’abord pour conjurer une dernière fois les ultimes calomniateurs de Hegel, qui, le sachant ou non, s’autorisaient en fait de la pensée de Heidegger pour développer leurs propres concaténations de  » pensées d’entendement « . Loin de tout face à face immédiat, le second grand livre de Mabille consiste à  » intensifier deux lectures internes par le défi aporétique qu’apporte la position de tiers « ((Hegel, Heidegger et la métaphysique, Recherches pour une constitution, p. 28.)). Aurions-nous jamais pu retrouver la signature de Mabille ailleurs qu’en ce geste inoubliable de défi, en vue d’une constitution ? Et sous le titre de constitution, l’enjeu n’est-il pas clairement d’aider à discerner le bien commun, celui qui est en débat quand il s’agit de délibérer avec prudence ? Uneconstitution (Verfassung) désigne ce qui, aujourd’hui, dans tous les domaines, nous fait le plus grave défaut : un contenant essentiel (Fass), une capacité qui nous permette de vivre et donc de penser ensemble. La métaphysique doit nous permettre de repenser au principe, en tant que réminiscence, et aussi en tant qu’invention, comme Mabille nous l’aura si clairement enseigné dans sa lecture de Hegel. Et sur ce point, nous ne pouvons plus répéter, avec cette équivoque si particulière à Heidegger, que  » tous les philosophes ont pensé lemême, et que c’est pour cela que leur pensée est en conflit  »7.
Contre Heidegger, Mabille nous enseigne à lire la tradition autrement que pour  » en libérer l’impensé « , c’est-à-dire autrement que sur un mode dogmatique (p. 370).  » La relation avec la tradition est une libération « , écrit Mabille. Il s’agit de distinguer deux conceptions différentes du temps : l’une, celle de Hegel, correspond au primat du présent ; l’autre, celle de Heidegger, au primat de  » l’avènementiel « . L’une nous permet de penser l’unité de la pensée humaine, l’autre au contraire nous l’interdit. Le problème central concerne donc le sens de l’histoire, celle des hommes et aussi celle de la philosophie. Heidegger au fond, replie Hegel sur Leibniz en l’accusant d’éliminer la temporalité  » dans un processus historique qui n’est que la forme narrative de l’éternité  »8. Hegel au contraire fait de la temporalité  » le milieu de la présentation du vrai  »9, et c’est avec le sens de cette limite essentielle que Mabille s’explique.

Mabille écrivait en faveur d’une nouvelle constitution de la métaphysique, par un geste où nous devons reconnaître celui de la liberté philosophique autant que du courage politique et simplement humain. Comment ne pas souhaiter qu’une telle œuvre témoigne toujours et pour le plus grand nombre en faveur de la philosophie éternelle qu’elle aura servie avec une telle liberté ?

  1. Philosophie première et pensée principielle, in Le Principe, éd. B. Mabille, Vrin, 2006, p. 18, n.2. []
  2. Rééd. en 2013, chez Hermann. []
  3. Une pensée singulière. Mélanges offerts à J.F. Marquet, éd. P. David et B. Mabille, l’Harmattan, 2003. []
  4. Stig Dagermann ou les Incertitudes d’un engagement, sous le pseudonyme de Georges Überschlag, revue Germanica, 1992. []
  5. Le Pouvoir, éd. Bernard Mabille et J.C. Goddard, 1994. []
  6. Bernard Mabille, Hegel, Heidegger et la métaphysique, Recherches pour une constitution, Vrin, 2004, passim et en particulier p. 37. []
  7. Identität und Differenz : « L’affaire de la pensée est ce qui en soi est le litigieux d’un litige, das in sich Strittige eines Streites » ). Et aussi : Schelling, Niemeyer Verlag, Tübingen, 1995, p. 15. []
  8. Hegel, Heidegger et la métaphysique, Recherches pour une constitution, Paris, Vrin, 2004, p. 368. []
  9. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, § 14. []

Jean-François Mattéi

24 mars 2014. Nous apprenons avec une grande tristesse le décès de Jean-François Mattéi, professeur émérite à l’université de Nice-Sophia Antipolis et membre de l’Institut universitaire de France.
La conférence qu’il devait donner devant la Société, initialement programmée le 22 mars, avait pour titre « Du réel au virtuel : Platon et la modélisation des simulacres ». C’est avec un souvenir ému que nous convions les visiteurs de ce site à lire ou à relire ci-dessous la présentation argumentée qu’il nous avait fournie pour l’annonce de la conférence.
On lira à la suite le bel hommage que lui rend Bernard Bourgeois, président d’honneur de la SFP.
La SFP présente à Mme Mattéi et à tous ses proches ses sincères condoléances.

Jean-François Mattéi. Du réel au virtuel : Platon et la modélisation des simulacres
« Paul Valéry disait de la caverne de Platon qu’elle était la plus grande chambre noire jamais réalisée. Mais l’auteur de La République et du Timée n’est pas seulement le précurseur de la photographie et du cinéma qui diffusent leur flux incessant d’images. Il est le penseur qui a ordonné la structure mimétique du monde en distinguant les trois niveaux du modèle idéal, de la copie-icône et de la copie-idole. Or, notre temps semble supprimer cette hiérarchie et justifier la révolte des images. Censées représenter le réel, comme des icônes, elles se sont mises à le simuler, comme des simulacres, au point de le subvertir pour constituer des mondes virtuels et autonomes. Gilles Deleuze saluait dans ce processus fantasmatique  » la plus innocente de toutes les destructions, celle du platonisme « . L’avènement des simulacres constituerait ainsi le renversement de la hiérarchie entre la réalité et ses images instituée il y a 2 500 ans par Platon. Jean Baudrillard a reconnu également, cette fois pour la dénoncer,  » la précession des simulacres  » qui aboutit à la simulation d’un monde hyperréel dans lequel la copie précède le modèle, comme si la carte précédait le territoire au point de se substituer à lui. Il rejoignait par là l’intuition platonicienne selon laquelle les images tirent leur statut équivoque, non pas de leur propre simulation, mais d’une modélisation primitive. Loin que les réalisations actuelles de la science et de la technique témoignent d’une victoire des simulacres, en premier lieu au cinéma, la virtualisation des images révèle la primauté des modèles rationnels. C’est ce triple jeu permanent de la modélisation, de la représentation et de la simulation qui permet à la modernité tardive, non pas de renverser le platonisme, comme le répètent à l’envi les déconstructeurs de la métaphysique, mais d’en établir paradoxalement la vérité. Platon reste irréfutable. »

Hommage à Jean-François Mattéi, par Bernard Bourgeois, président d’honneur de la Société française de philosophie, 25 mars 2014
Jean-François Mattéi vient de nous quitter, emporté par la brutalité de la maladie. Méditerranéen – né en 1941 à Oran – il le fut aussi par son constant séjour marseillais et son enseignement à l’université de Nice, même à travers l’exercice de ses nombreuses responsabilités nationales dans l’institution universitaire (il était membre de l’Institut universitaire de France et dirigea les Volumes III et IV de l‘Encyclopédie philosophique universelle : Les œuvres philosophiques, Le Discours philosophique). Mais sa pensée elle aussi, celle d’un métaphysicien attaché à fonder ou refonder sur l’être les manifestations culturelles de l’humanité, tentées de s’égarer dans le nihilisme des simulacres, s’ancra dans l’ontologie méditerranéenne du Sophisteplatonicien (L’Etranger et le simulacre, 1983), se rappelant à elle-même, sur le tard, chez Nietzsche et Heidegger (L’ordre du monde, 1989). Alors, la grande alliance, sous la justice de la transcendance, de celle-ci et de la belle immanence, du Ciel et de la Terre, des dieux et des mortels, ordonna toute la culture européenne, dont le regard théorique et critique universel, plénier, jugea toutes les choses humaines, et d’abord les cultures. Mais la raison moderne, croyant s’universaliser et s’absolutiser en intégrant en elle son Autre – auparavant rejeté hors d’elle – se relativisa et se repentit en se faisant essentiellement critique d’elle-même. Se coupant de la transcendance de l’être, elle se fragmenta et détruisit dans tous les domaines, de la philosophie à la politique, laissant place au chaos, au désordre, à l’immonde, à la barbarie (La barbarie intérieure, 1999 ; Le regard vide, 2007). Cependant, le monde aura le dernier mot, et si, à la tombée du jour, les prétendants modernes à la philosophie tendent encore la coupe à Socrate, le platonisme ne pourra pas ne pas revenir, car la seule fin digne de la pensée est bien le retour à l’origine. Dans une telle foi, indignons-nous, certes (De l’indignation, 2005), mais hors de toute posture simplement négative, dans l’affirmation primaire de la dignité de l’homme, qui tient avant tout, conclut Mattéi reprenant Platon, à sa faculté d’admiration. Célébrant avec éclat la grande convergence platonicienne, dans l’Être, du vrai, du beau et du Bien, Jean-François Mattéi a pratiqué et illustré la philosophie, dans l’enthousiasme, mais aussi avec courage, comme le chemin vers la sagesse.